La maison de Bach à Eisenach, haut lieu de pèlerinage des amateurs du compositeur, et siège du musée qui lui est consacré.

Sur les traces de Bach : Cantagrel chasse les fake news

LIVRE – Le très prolifique Gilles Cantagrel offre à ses lecteurs, et pour la postérité, un pèlerinage Sur les traces de Bach. Redresseur de torts, l’éminent musicologue éclaire l’héritage du génie allemand avec une somme à la hauteur de sa passion.

On le sait, aujourd’hui Bach a ses fans. De plus en plus jouée et de moins en moins affaire de spécialiste, sa musique s’éclaire à mesure que le travail historique avance. Un travail de fourmi entamé au début du siècle dernier dans l’anonymat des bibliothèques. Une quête lumineuse qui revenait au départ à une poignée d’organistes passionnés. Et parmi ces fidèles, il en est qui un crève l’écran en France : Gilles Cantagrel. Passons le long paragraphe sur ses fonctions, ses distinctions et ses titres honorifiques (Wikipedia est là pour ça), et contentons-nous ici d’une formule brève et éloquente : Gilles Cantagrel, c’est quelqu’un ! Un homme passionné qui a passé sa vie à explorer les méandres de la musique de Johann Sebastian Bach, fasciné par un génie mystérieux qui a soulevé tant de questions et fait naître tant de fantasmes. Le Léonard de Vinci de la musique, si vous voulez.

Fake news

“Grincheux et colérique”, “Ignoré par ses contemporains”, “Oublié après sa mort”, “redécouvert par Mendelssohn au XIXe siècle” : voilà autant de contrevérités qui nourrissent la légende de Bach. Rétablir la vérité sur Bach, voilà donc l’objectif affiché de Gilles Cantagrel. Visiblement très agacé par ce qu’il appelle des “bobards” dans son avant-propos, l’historien s’attache à déconstruire le mythe pour faire apparaître au lecteur les faits, sourcés et soigneusement cités. Le nombre d’extraits de correspondances, d’actes officiels et de témoignages directs impose le respect. Quel boulot ! Devant une telle somme, il est difficile d’émettre la moindre critique, tant la forme est convaincante et tant la passion de Gilles Cantagrel est palpable, chapitre après chapitre. 

“Quant à Bach, il n’est encore accepté que comme une sorte de génie vénérable, abstrait et complexe, un grand savant, mais obscur […], un saint de la musique.”

Gilles Cantagrel, Sur les traces de Bach

Sur les traces de Bach n’est rien de moins que l’œuvre d’une vie, l’aboutissement de la quinzaine d’ouvrages publiés depuis 1982. La plume de son auteur est si efficace, si peu redondante que l’on est surpris qu’autant d’informations tiennent dans les 430 pages du livre. Les trois parties voulues indépendantes nous racontent comment les partitions de Bach furent conservées précieusement pendant un siècle, transmises entre musiciens initiés avant de refaire surface à la fin du XIXe siècle, à la faveur d’un patriotisme triomphant qui fit de leur auteur un grand homme de la nation allemande.

Au delà du cliché

Dans ce long récit historique, on aborde aussi le personnage, au-delà du cliché. On y découvre un Bach ouvert sur le monde qui l’entoure, sensible aux idées naissantes de l’Aufklärung, cousines de notre esprit des Lumières. On y apprend que sa maison à Leipzig était un lieu de rencontre chaleureux où venaient de nombreux amis. Bref, on est loin du ronchonchon hirsute enfermé dans son bureau, en colère avec le monde entier. On aurait aimé en apprendre plus sur sa deuxième épouse Anna Magdalena, dont le rôle ici occupe un second plan assez vite expédié. Seule la première partie paraît un peu en-dessous du ton global de l’ouvrage. Elle est en vérité une sorte de carnet de route des lieux de la vie de Bach, et vient coucher un peu sèchement sur le papier le souvenir des pèlerinages que Gilles Cantagrel a lui-même organisés. Un ouvrage illustré et publié séparément nous aurait peut-être permis de mieux profiter de l’expérience, nous qui n’avons pas eu la chance de voyager sur les traces de Bach…

C’est pour qui ?

Comme Bach, toutes les grandes figures ont besoin de quelqu’un pour raconter leur légende. En publiant Sur les traces de Bach, Gilles Cantagrel s’impose comme un de ses narrateurs privilégiés. Si vous recherchez un ouvrage qui vous apprenne tout ce que vous voulez savoir sur Bach mais que vous vous méfiez de l’offre pléthorique de votre librairie, vous pouvez y aller les yeux fermés. Et si, comme Gilles Cantagrel, vous êtes agacé par les “racontards” et les raccourcis faciles à propos de votre compositeur chéri, procurez-vous un antidote fidèle à sa mémoire. Vous aurez entre les mains une somme historique très dense et sacrément documentée, écrite par un membre d’honneur de la fondation Bach, héritière directe de la Nouvelle Société des amis de Bach, fondée en 1900. Son seul membre non-allemand, ce qui dit beaucoup du sérieux et de la passion qui animent Gilles Cantagrel, et qui force notre respect.

Pourquoi on aime
  • Pour l’apport de Gilles Cantagrel à la diffusion de la musique de Bach en France. Pygmalion, Sagittarius et consort lui doivent beaucoup.
  • Pour la parole qu’il a visiblement souhaité donner à la famille de Bach, et le touchant rôle de témoin de Carl Philipp Emanuel, son principal héritier.
  • Pour le découpage habile en courts chapitres, qui nous rend le tout étonnamment digeste pour une telle somme.