© Harmonia Mundi

CD – Harmonia Mundi a voulu frapper fort avec ce disque consacré aux dernières œuvres de musique de chambre de Brahms (1833-1897), enregistré par des interprètes exceptionnels. Mais la démonstration est parfois l’ennemi de l’émotion en musique.

Une affiche prestigieuse

En ces temps de fermeture des salles de concerts, un disque peut permettre de garder un lien avec la musique vivante et ses interprètes. Une manière de rester en contact, immatériel, avant de pouvoir nous retrouver dans les salles. Mais pour cela, il faut sortir de la logique virtuose et apporter aux auditeurs un supplément d’âme.

Dans l’une de ses dernières sorties, Harmonia Mundi a voulu nous en mettre plein la vue : un disque consacré aux sonates pour alto et piano de Brahms, aux Zwei Gesänge et à des arrangements pour alto et piano des Nachtigall et Wiegenlied. Le tout enregistré par des interprètes exceptionnels : l’altiste Antoine Tamestit, le pianiste Cédric Tiberghein et le baryton Matthias Goerne. Mais les forces et les faiblesses d’un disque peuvent résider dans la volonté de trop bien faire.

Mélancolie et fougue romantique

Alors bien sûr, au cœur de ce disque se trouvent des œuvres d’une grande beauté. Composées en 1894, les deux sonates pour alto et piano op. 120 sont les dernières œuvres de musique de chambre de Johannes Brahms. C’est grâce à un concert du clarinettiste Richard Mühlfeld, que le vieux compositeur, qui avait juré de ne plus écrire de musique de chambre, retrouve l’inspiration de sa jeunesse, car ces deux sonates, qu’il transpose pour alto et violon quelques mois après leur composition, sont un alliage subtil de mélancolie et de fougue romantique.

Chaque compositeur aborde la fin de son existence à sa manière, mais l’approche de Brahms est assez singulière : sous un voile mélancolique, la musique de Brahms semble vouloir étreindre la vie, ses ombres et ses lumières, avec la fougue et l’énergie qui ont toujours caractérisé sa musique.

A côté de ces deux sonates, Tamestit et Tiberghein ont choisi de joindre « l’univers magique des lieder de Brahms », pour souligner la dimension lyrique de sa musique, expliquant ainsi que celle-ci, « poétique et expressive, se retrouve dans chacune de ses œuvres, qu’elle soit vocale, de chambre ou orchestral ». Ainsi, le disque donne l’occasion d’écouter les transcriptions de deux jolies mélodies, Nachtigall (Rossignol) op. 97 et le très célèbre Wiegenlied (Berceuse) op. 49, et se conclut sur une note douce-amère avec les Zwei Gesänge pour voix, alto et piano, composés à vingt ans d’écart (1864 et 1884) pour le violoniste et altiste Joseph Joachim et sa femme la contralto Amalie Schneeweiss.

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Pourquoi on aime (pas assez)

C’est toujours difficile et risqué d’être à contre-courant de la critique musicale, qui a tressé de nombreuses louanges à ce disque. Mais l’émotion n’est pas une chose qui se commande aisément. Alors, oui, objectivement, c’est un très bel album, d’une grande qualité d’exécution, mais qui risque de lasser. Car, même si tous les ingrédients sont présents, de grands musiciens, des instruments historiques exceptionnels, un Stradivarius de 1672 et un piano Bechstein de 1899, des œuvres magnifiques, le disque manque de saveur.

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Par ailleurs, Tamestit et Tiberghein écrivent dans le livret, qu’“à l’instar de l’alto de Stradivarius, chaque note [du Bechstein] se met à chanter, avec une infinie rondeur, même dans les passages les plus virtuoses ou intenses”. Cette recherche de rondeur finit par aboutir à un son globalement assez lisse, pas assez tranchant, et donne l’impression que les interprètes glissent sur les œuvres. Ce qu’il manque dans ce disque, c’est le mystère de l’incarnation.

Johannes Brahms, Sonatas op. 120. Antoine Tamestit, Cédric Tiberghien, Matthias Goerne. Harmonia Mundi, 2021 (56′).