Commune de Paris : la musique en exil

HISTOIRE – Ce mois de mars 2021 marque le délicat anniversaire du début de la Commune de Paris, il y a cent cinquante ans. Cet événement est sans doute l’un des plus tragiques et des plus controversés que notre pays ait connu. Et la musique dans tout ça ?

Entre le 18 mars et le 28 mai 1871, une fièvre s’est emparée de Paris. Une révolution comme nous en avons connues de nombreuses, mais qui occupe une place à part dans notre histoire, par la répression sanglante qui la fit taire. Après de longues semaines de siège, le gouvernement “légitime” installé à Versailles lança l’assaut contre les fédérés retranchés à Belleville. Combat féroce, exécutions sommaires, ce sont au total 20 000 personnes qui périrent en quelques jours. Grand élan de libération populaire, avancées des droits des femmes, expérience politique inédite, répression implacable : tout a été dit sur la Commune de Paris. Arte consacre une soirée documentaire ce mardi 23 mars à ces semaines qui, un siècle et demi plus tard, divisent encore les historiens et portent une mémoire ambigüe.

Mais pour nous les amateurs de musique, la Commune de Paris est un grand point d’interrogation. Une nébuleuse opaque dans laquelle nous n’arrivons pas à entendre la voix familière des compositeurs qu’on aime. Saint-Saëns, Bizet, Fauré : où étaient-ils ? Que pensaient-ils de tout ça ? Que peut la musique devant le cri du peuple et le hurlement des canons ?

La Commune de Paris, 1871 by RaspouTeam » Le siège de Paris
Les théâtres deviennent des lieux de rassemblements politiques.
Un long silence

On le sait bien aujourd’hui : quand la musique est privée de ses lieux d’expression, elle est réduite au silence. Entre mars et mai 1871, les grandes salles parisiennes sont utilisées pour servir d’arènes politiques où l’on confronte les idées, quand elles ne sont pas réquisitionnées pour soigner les blessés et nourrir les plus pauvres. Dans les lieux de la bourgeoisie, le peuple affamé vient crier sa douleur et s’emparer des symboles de son oppression. Difficile dans ce contexte d’organiser des concerts, et l’on ne trouve trace de tels événements qu’à la toute fin de la Commune, à partir du 20 mai. Quelques jours à peine avant que l’armée versaillaise ne reprenne la ville dans le bain de sang que l’on connaît. Quant à l’Opéra de Paris, son orchestre et ses chanteurs se sont dissous dès les premières heures du soulèvement. Les uns fuyant la ville, les autres (plus rares) s’engageant dans le mouvement. La musique était devenu un art bourgeois, charriant avec elle le combo gagnant des idées reçues : inaccessible, chère et élitiste. Et pour cause : elle était enseignée dans les tours d’ivoire des conservatoires, jouée dans les salons privés et très appréciée de l’aristocratie du Second Empire que l’on venait d’abolir.

Artistes désengagés

Et les compositeurs alors ? On connaît l’engagement de poètes, d’écrivains et de peintres dans la Commune. Verlaine était chef du comité de presse de l’hôtel de ville, Courbet était un élu du conseil municipal et Victor Hugo plaidait pour la Commune à l’Assemblée nationale. Mais il faut creuser très profond pour trouver un musicien d’envergure qui soit ouvertement favorable à la Commune. Raoul Pugno, brillant pianiste dont les oeuvres furent jouées lors des rares concerts donnés en mai 1871. L’Histoire étant écrite par les vainqueurs, la postérité l’a rapidement expédié, et il n’échappa au bannissement que grâce à ses bonnes relations avec son maître Ambroise Thomas. 

Fichier:RaoulPugno.jpg — Wikipédia
Raoul Pugno, compositeur attitré de la Commune de Paris.

Les “grands noms” de cette époque sont eux restés plutôt silencieux, se contentant de suivre de loin les événements. Entre autres, on trouve Camille Saint-Saëns à Londres, Gabriel Fauré à Rambouillet, George Bizet au Vésinet. Aucune œuvre qui mentionne la Commune en dédicace, aucun opéra qui porte sur scène la puissance tragique de l’événement. À une époque qui imposait que l’on prenne parti, on constate l’absence de documents qui nous permettent de “colorer” politiquement nos compositeurs est frappante. Ni bleus, ni rouges, leur silence dessine le blanc d’un art qui jamais ne fut à même de restituer le tumulte. 

Au même moment en Italie, on lisait “Viva Verdi” sur toutes les barricades…

Le cas Bizet

1875 – quatre ans après la Commune. Quand George Bizet compose Carmen, il revient de loin. Hostile à Napoléon III et pourtant volontaire dans la Garde nationale avant que les combats n’éclatent, ce lecteur assidu de la presse versaillaise ne savait rien de ce qui se tramait entre les murs de Paris. Ce n’est que lorsqu’il rentre du Vésinet qu’il découvre la répression de la Semaine sanglante… Persuadé qu’il se trouvait alors du mauvais côté de l’Histoire, il qualifiera les actions du gouvernement de “monstruosités” et entrera en rébellion contre l’ordre moral qui en est issu. Sachant cela, on se dit que le choix de Carmen, une femme ouvrière, libre et assassinée en pleine rue par un soldat dont elle est amoureuse ne peut pas être un hasard. La critique hostile ne s’y trompera pas et qualifiera l’œuvre de “communarde” lors de sa création, torpillant alors toutes ses chances de succès en France. Bizet se rachète.

Musique de rue

Mais alors, qu’est-ce qu’on écoutait pendant la Commune ? La réponse est chez Arnaud Marzorati, fondateur de l’ensemble Les Lunaisiens qui a sorti en 2014 un disque consacré aux révolutions du XIXème siècle : “Quand on ne peut plus faire de l’art pour l’art, c’est la chanson populaire qui ressurgit.” La chanson. Bien sûr. Peu coûteuse, facile à retenir : c’est elle la véritable reine des faubourgs ! “Elle paraît clandestinement, dans l’urgence. On l’affiche aux murs dans la nuit. Entre les hurlements de la foule et les coups de fusils, la musique de la Commune, ce sont ces airs qui s’écrivent simplement et qui servent de cri de ralliement avant de monter au combat.”

Et parmi les plus célèbres, Le Temps des Cerises, composée en 1868 par Antoine Renard. Une gentille poésie amoureuse qui devient un vibrant chant d’espoir quand elle plane au-dessus des barricades. Il est étonnant qu’une simple chanson soit devenu l’emblème d’une Révolution au temps des musiciens du grandiose que sont Saint-Saëns ou Bizet. Mais peut-être y a-t-il là une vérité sur la faiblesse de la musique dans les temps comme celui de la Commune de Paris. Rien de ce qui déclenche en nous le désir d’une grande symphonie romantique n’y est nécessaire. Sa fougue, sa vitalité, sa puissance, son drame : tout ce qui fait la grande musique s’y trouve déjà. Dans la rue.