© Sarah Bastin

ENQUÊTE – Depuis quelques années, le vinyle connaît une renaissance que peu lui aurait prédit, particulièrement prisé chez les moins de 30 ans. Pop, jazz ou reggae… Et le classique dans tout ça ? Spécialistes et anonymes racontent l’histoire si particulière d’un simple support audio devenu un mythe malgré lui.

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Trois générations parlent de leur rapport fusionnel ou à l’inverse complètement détaché face à un objet qui ne cesse de faire parler de lui : le vinyle. Bien au chaud dans sa jolie pochette ornée de photographies d’excellente qualité, sa popularité est néanmoins au plus bas chez les plus de 70 ans. Paradoxe quand l’on sait qu’ils ont grandi en interchangeant face A et face B en pleine période des Trente Glorieuses. Quant aux moins de 30 ans, ils semblent par contre apprécier écouter leurs artistes préférés sur une platine et montrent que la donne est en train de changer.

Au bon souvenir du vinyle

Sabine, tout juste 81 ans, a tourné la page du vinyle sans trop de regrets. Même si elle possède encore une platine, elle n’écoute de vinyles que « pour les grandes occasions, à Noël par exemple avec [mes] enfants ».  Le CD a pris le dessus et les vieilles galettes croupissent dans un placard en attendant repreneurs. D’autant plus que Sabine s’est vue offrir des écouteurs sans-fil, avec lesquels elle écoute désormais des concerts sur Arte.

Même son de cloche chez Nicole, 81 ans aussi. Les vinyles ont été recasés dans le domaine des songes : « J’en possède beaucoup notamment en musique classique et anglaise mais je n’en écoute pas. » Aujourd’hui, la radio et les CD ont remplacé l’idéal de sa jeunesse : « Ce qui est bien avec la radio, c’est que l’on n’a pas à faire de choix. Les sélections sont déjà existantes, raconte-t-elle. J’ai acheté des vinyles jusque dans les années 80 car des magasins spécialisés fleurissaient partout à Lyon, là où je vis. »

Dans un rayon dédié de la Fnac de Bordeaux, François-Louis, 60 ans, a sous le bras quelques vinyles. Jovial, il explique qu’il s’est remis à en écouter il y a peu : « J’apprécie beaucoup le rock, le jazz mais aussi le classique notamment l’opéra, Schubert et Glenn Gould », précise-t-il. Cependant François-Louis se sert de plusieurs autres supports, les disques et la plateforme d’écoute Spotify.

Le retour de la jeunesse

Du côté des professionnels, les avis demeurent partagés sur la légitimité du vinyle. Nicolas Brunet est directeur commercial au sein de la maison de disques Outhere Music qui comporte neuf labels, dont Alpha Classics, Arcana et Ricercar. « Le vinyle renaît de ses cendres depuis 2008, mais il a pris une place prépondérante depuis cinq ans », indique-t-il. Son souhait le plus cher serait que les jeunes se tournent vers le classique, et le vinyle peut être une réponse à cette envie.

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Fabrice Planchat, ingénieur du son indépendant, travaillant principalement pour le label Erato défend la même vision et se réjouit de constater que « le vinyle revient par les jeunes. Ils redécouvrent ce qu’est un support à l’heure où les bibliothèques sonores éphémères sont reines ».

Selon le Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), 42% des acheteurs de vinyles ont moins de 30 ans. Le retour du vinyle grâce aux jeunes s’explique aussi par l’objet en lui-même : « Pour certaines personnes, il y a un côté magique et fascinant quant aux galettes. La nouvelle génération se satisfait d’acheter quelque chose de concret », déclare Fabrice Planchat.

Les violonistes Julie et Camille Berthollet, respectivement âgées de 24 et 22 ans, écoutent beaucoup de vinyles. « L’objet est très beau. Nos parents en avaient beaucoup lorsque nous étions enfants. » Les deux sœurs désiraient depuis longtemps être éditées en vinyles, rêve réalisé à l’occasion de la sortie de leur dernier album Nos 4 Saisons, chez Warner Music. Édité lui aussi chez Warner, Thibaut Garcia, guitariste classique de 26 ans, avoue « ne pas en écouter actuellement » tout en évoquant l’aspect agréable « de voir défiler les morceaux ». « Pour moi, les pochettes sont des œuvres d’art. Les vinyles sont de véritables objets de décoration. » Comme Camille et Julie Berthollet, son récent disque Aranjuez est paru en vinyle.

Pour moi, les pochettes sont des œuvres d’art. Les vinyles sont de véritables objets de décoration.

Thibaut Garcia

La démarche de leur label – décliner un disque sur les différentes supports – fait lever le sourcil de ceux pour qui la qualité sonore prime avant tout. « Les œuvres enregistrées en numérique sur vinyle sont moins intéressantes que celles gravées en analogique », précise Frédéric d’Oria-Nicolas, fondateur de la maison de disque Fondamenta qui édite des vinyles haut de gamme.

Le test est assez facile à faire : en écoutant par exemple sur une même chaîne la version CD du disque Cinéma de Renaud Capuçon, puis la version vinyle, on ne constate pas de grande différence. « On éprouve d’ailleurs une certaine déception à l’écoute du vinyle qui semble d’une grande platitude face à la précision du CD, commente un expert de la musique classique, qui souhaite rester anonyme. Un comble pour moi qui avait tendance à associer le vinyle à la chaleur et la profondeur du son. »

« Il y a eu un véritable âge d’or du vinyle qui appartient, je pense, au passé, admet Fabrice Planchat. Aujourd’hui, les gens ont principalement été éduqués au MP3, et je ne sais pas comment on pourra les rééduquer dans l’autre sens. »

Il y a eu un véritable âge d’or du vinyle qui appartient, je pense, au passé

Fabrice Planchat, ingénieur du son
Un drôle de marché

L’époque de la gloire des vinyles classique est un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre. Pourtant, ces galettes mythiques sont encore largement en vente : 188 000 galettes ont été vendues en France en 2019 et le chiffre d’affaires détail continue à progresser rapidement, à +12%, entre 2018 et 2019.

Des chiffres qui font le bonheur du Disquaire Day, la journée annuelle de promotion, organisée par les disquaires indépendants… bousculant encore un peu plus le marché très fragile du disque classique. Selon Nicolas Brunet de Outhere Music, « lors de la renaissance du vinyle ces dernières années, les soldeurs et autres brocanteurs ont complètement cassé le marché en proposant sur leurs étals des vinyles entre autre signés Deutsche Grammophon de grande qualité à très bas coût ». La maison Outhere Music participe d’ailleurs avec prudence à engouement pour le vieux support : « Nous faisons très peu de vinyles car ils ne fonctionnent pas du tout en musique classique. Les personnes qui ont écouté des vinyles il y a trente ou quarante ans n’en sont plus demandeuses. »

Nicolas Brunet ajoute que plus généralement « le vinyle est en plein essor notamment grâce à des enseignes comme la Fnac. Cette dernière mise beaucoup sur ce support ». Mais lorsque l’on se rend à la Fnac pour interroger un vendeur spécialiste de ce rayon, le constat est sans appel : « Les jeunes de moins de 30 ans n’achètent pas de vinyles en classique, alors que les plus de trente ans possédant un bon pouvoir d’achat, s’y intéressent un peu plus ». Ce qui vient confirmer les données de la Snep d’après lesquelles seuls 26% des 30-40 ans sont acheteurs de vinyles. Actuellement, le support vinyle représente 25% du marché physique de la musique en France et le chiffre monte à 30% pour la Fnac. « Peut-être que dans les prochaines années, le vinyle arrivera à recouvrir 50% du marché », espère-t-il. 

Pour prendre le train en marche, le marché classique n’a plus qu’à séduire les jeunes… La solution pour Nicolas Brunet viendra en s’attardant sur l’objet : « il faut sortir des carcans liés à la musique classique. Actuellement le choix des répertoires et des pochettes demeure primordial. Chez Alpha Classics, on essaie de promouvoir l’originalité pour rendre le vinyle plus attirant à destination d’un public qui n’est pas habitué à écouter du classique ». La sortie d’une partie des sonates de Bach par la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton en est un bon exemple : « ce vinyle avait une histoire à raconter et il a donc bien fonctionné », se félicite le directeur commercial. « On a créé l’envie de faire découvrir cette interprétation grâce à des éléments externes comme les photographies de Sarah Moon. »

« il faut sortir des carcans liés à la musique classique. Actuellement le choix des répertoires et des pochettes demeure primordial

 La violoncelliste Sonia Wieder-Atherton © Marthe Lemelle
« Le vinyle est un vecteur d’émotions »

Originalité et qualité avant tout : voilà un crédo que ne contredira pas Frédéric d’Oria-Nicolas, le fondateur de la maison de disque Fondamenta, spécialisé dans l’édition de CD et de vinyles haut de gamme dans le domaine du classique et du jazz et pianiste. Depuis trois mois, il a aussi créé un nouveau label intitulé The Lost Recordings qui fut auparavant une collection. « J’ai décidé de me lancer dans le haut de gamme car je suis avant tout un mélomane », commence par dire avec entrain Frédéric d’Oria-Nicolas. Le problème principal qui se pose en terme de vinyles de nos jours est lié à la qualité sonore. « Les vinyles vendus dans de grandes surfaces comme la Fnac ne connaissent pas une qualité extraordinaire. Pour quinze euros, il est impossible de posséder des galettes au son parfait. »

Pour obtenir des gages de satisfaction, toute une procédure de fabrication est mise en place par les équipes de Fondamenta. Frédéric d’Oria-Nicolas nous en livre les secrets : « il existe deux procédés pour créer un vinyle, celui du direct metal mastering (DMM) et celui de la gravure sur laque. Nous utilisons le plus souvent le second qui nous permet de graver un peu moins de temps mais d’obtenir de belles aptitudes au niveau des timbres et de la dynamique ».

« Le grammage est l’autre élément essentiel qui évite les craquements et les bruits de surface lors de l’écoute des pistes » ajoute-t-il. Seule ombre au tableau, « trois ou quatre usines dans le monde sont capables de réaliser de tels programmes et elles sont débordées par le demande ». « Les pressages sont faits au Japon et un double disque coûte alors entre 40 et 80 euros », bien loin des prix imbattables proposés par les labels traditionnels.

« Chez Fondamenta, nous privilégions le 33T par rapport au 45T pour des raisons de temps. En classique, beaucoup de mouvements sont parfois très longs et le 33T apporte une qualité supérieure. » Frédéric d’Oria-Nicolas met aussi l’accent sur le fait que « le vinyle est un support audio n’acceptant pas l’à-peu-près. La qualité demande beaucoup de temps et d’expertise ». Si l’ensemble de ces conditions sont réunies alors « le vinyle peut être un vecteur d’émotions très fort ».

Vinyles élitistes

Pour écouter de bons vinyles, il est préférable de posséder une bonne platine. Là encore, Frédéric d’Oria-Nicolas est ferme dans ses propos : « Une platine à moins de 1 000 euros ne vaut pas grand chose. » En France, les chiffres sont là aussi en expansion. Selon les données livrées par la Snep en 2019, 188 000 platines ont été vendues et le chiffre d’affaires pour cette année-là s’élève à 64,6 millions d’euros soit 12% de plus qu’en 2018.

« Le vinyle est un support intemporel et il fait référence à des rituels, analyse Frédéric d’Oria-Nicolas. Tant que les gens auront des platines de qualité, les galettes persisteront à travers le temps. » Il le reconnaît lui-même : ses vinyles sont destinés à des connaisseurs qui habitent à différents endroits de la planète : « Dernièrement, on a sorti cinq concerts inédits du pianiste soviétique Emile Gilels. Forcément, ce répertoire est très élitiste et s’adresse avant tout à des collectionneurs. »

Le vinyle est un support intemporel et il fait référence à des rituels. Tant que les gens auront des platines de qualité, les galettes persisteront à travers le temps.

Frédéric d’Oria-Nicolas, fondateur de la maison de disque Fondamenta
Un support nommé désir

Face au CD, le vinyle peut-il espérer des jours heureux ? « Le CD est un support réellement en déclin », toujours selon Frédéric d’Oria-Nicolas. Mais le streaming plane au-dessus de l’objet vintage : il a l’avantage d’être transportable partout et possède « une qualité sonore égale voire supérieure au CD », estime le fondateur de Fondamenta. « La renaissance du vinyle est un excellent point. Ce que je fais maintenant, je n’aurais pas pu le faire il y a quinze ans car le public n’était pas au rendez-vous. » 

Lors du premier semestre 2020, la répartition du temps d’écoute hebdomadaire de musique consacrait 14% au trio téléchargement, CD et vinyles, d’après la Snep alors que le streaming représentait 40%, la radio 39% et les services illicites 7%. 

Le vinyle attire la convoitise, avec quelques fausses notes : « Ce que je déplore le plus, c’est le fait de ne pas avoir d’indications quant à la qualité du pressage sur la pochette », continue Frédéric d’Oria-Nicolas. 

Néanmoins, les brocantes et autres vide-greniers proposent des vinyles qui peuvent se révéler des pépites : « En seconde main, on peut aussi trouver des choses intéressantes sans pour autant y mettre des sommes considérables » avance-t-il. Grâce à ces alternatives, un plus large public peut trouver son bonheur et profiter des avantages du vinyle, tout en restant en phase avec ses goûts et son budget. 

Une économie de niche

Nicolas Brunet, directeur commercial d’Outhere Music, est optimiste quant à l’avenir du vinyle : « je pense qu’il va prendre de la place en 2021 et 2022. L’intérêt du public est beaucoup plus large. 

Cependant, le vinyle reste une économie de niche face à ses concurrents, spécifiquement le streaming et les plateformes comme Spotify et Deezer. La SNep livre à nouveau des chiffres sur la pratique d’écoute des Français : « les services de streaming audio payants voient leur popularité augmenter, tout spécialement auprès des moins de 25 ans. » Comme l’indique Fabrice Planchat, « Deezer, Qobuz et Youtube prennent le pas sur les autres supports au détriment de la qualité sonore. Dans ces cas-là, on ne parle pas de qualité de son car tout est compressé voire détérioré. On veut prôner une publicité du vinyle mais cette dernière se fait toute seule », sans l’aide des plateformes de streaming dénaturant l’objet. « Cela fait vingt ans que l’on dit aux gens de se tourner vers d’autres moyens d’écoute » et c’est ce qu’il s’est incontestablement produit. 

Tous les professionnels de la musique attendent de voir les résultats à plus long terme même si le vinyle en musique classique « ne décollera pas. Cela n’est pas le meilleur support pour son développement », conclut Nicolas Brunet.