Moment suspendu avec le luth de Jadran Duncumb

DISQUE – Le luthiste croato-norvégien Jadran Duncumb enregistre pour son deuxième disque en solo l’œuvre pour luth de Johann Sebastian Bach et nous offre un moment de grâce.

Mystère (musicologique) et boule de gomme

Tout d’abord, notons que, musicologiquement parlant, la première phrase de cet article n’est pas juste. Bach n’a pas écrit pour le luth. Il a écrit pour le violon, le clavier, peut-être pour le violoncelle, et certaines pièces ont été transcrites pour luth. D’accord, mais par qui ? Soit par le Kantor lui-même, soit des contemporains, c’est encore mystérieux. Il faut dire que la pratique de la transcription était monnaie courante au XVIIIe siècle.

De plus, ces pièces ne sont pas écrites en tablature pour luth – un système de notation permettant de se passer de la notation solfégique – mais en écriture pour clavier. Il existait à l’époque un instrument à clavier dont Bach possédait un exemplaire, le Lautenwerk, qui sonnait comme un luth, d’où la possible confusion. On peut alors imaginer que, certaines partitions, écrites « pour Lautenwerk« , ont été attribuées improprement au luth, que des luthistes se sont retrouvés à devoir les lire en notation solfégique et non plus en tablature.

Même si nous ne pourrons jamais complètement éclaircir ce mystère, ces pièces virtuoses sont saisissantes par leur calme et leur beauté, à l’instar de leur cousines, écrites pour violon, violoncelle ou clavier. Toutes elles portent en elles la même élégance, le même dépouillement et la même spiritualité.

Temps suspendu et intimité

Si nous retrouvons parfaitement cette spiritualité et cette grâce, c’est grâce notamment à l’instrument, le luth baroque, mais aussi grâce au musicien. La résonnance du luth baroque – accentuée par la belle qualité de l’enregistrement -, la rondeur de son timbre et la profondeur de ses graves vont à ravir aux doigts agiles de Jadran Duncumb. Nous avions d’ailleurs déjà pu le remarquer en 2019 au Mont Saint-Michel dans le programme Repicco.

Ces pièces virtuoses sont saisissantes par leur calme et leur beauté, à l’instar de leur cousines, écrites pour violon, violoncelle ou clavier.

Ici, tout est propre, délicat ; ces surprises harmoniques qui nous chatouillent l’oreille, ces ornements qui habillent le discours sont d’autant de délicates pierres fines qui nous ravissent. De ces pièces difficiles et exigeantes, Jadran Duncumb parvient à en faire des joyaux d’une étonnante précision. Néanmoins cette propreté, cette précision n’est pas aseptisée. Tout semble naturel, chaleureux et juste, sans chichis ni sur-jeux. « Intuitif », comme dit Jadran dans le trailer qui suit.

Trailer du disque.
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Par ailleurs, le souffle du musicien, le bruit de ses doigts qui bougent sur le manche de l’instrument après avoir appuyé sur les cordes en boyau, tout cela nous fait sentir proche de lui. Ainsi, l’enregistrement est humanisé, comme si nous étions en concert. Alors que le luthiste fait preuve d’une déconcertante facilité à exécuter ces pièces, toute notre attention est captée pour nous amener dans une légère transe. Un moment de réconfort nous est alors offert, et il nous faut quelques minutes pour revenir à la réalité. Fermez les yeux quelques minutes, et laissez-vous emportez si vous le voulez bien…

Pourquoi on aime ?
  • Tout d’abord, pour cette maîtrise incontestable de l’instrument et de l’œuvre, pour cette pureté et cette chaleur. Pour ce moment de calme et de paix.
  • Ensuite, pour la nouvelle génération de luthistes qui ne cherche ni à montrer les gros bras ni à jouer comme on jouerait sur une guitare.
C’est pour qui ?
  • Pour les amateurs de l’œuvre de Bach bien sûr !
  • Pour les taquins qui disent « le luth, de toute façon on l’entend jamais » !
  • Enfin et surtout peut-être pour ceux qui souhaitent s’évader, prendre un moment de pause et de calme.
Jadran Duncumb, J.S. Bach Works for luth, Audax Records, février 2021