Franz Lehár ou les chatoiements de l’opérette viennoise

OPÉRETTE – Le disque Verklärte Nacht (Chandos), du chef Edward Gardner à la tête du BBC Symphony Orchestra, a fait tomber nos dernières réticences en matière d’opérette viennoise. Ça valait bien un article.

Alma, Gustav et l’opérette

Saviez-vous que Gustav Mahler était fan d’opérette ? Si, si, je vous assure. Mais en cachette. Imaginez la scène : nous sommes en 1905, Gustav Mahler et sa jeune épouse Alma viennent de voir une représentation de la dernière opérette à la mode, La Veuve joyeuse de Franz Lehár (1870-1948). En rentrant chez eux, Gustav et Alma, emportés par leur enthousiasme pour la musique de Lehár, dansent et jouent au piano une des valses de l’opérette. Helàs, ils ont oublié les détails d’un passage. Ils décident donc de se rendre dès le lendemain chez Döblinger, le principal magasin de musique de Vienne. Problème : ils sont un peu snobs et ne veulent pas admettre qu’ils cherchent la partition d’une opérette populaire. Alors, malins, ils trouvent un stratagème : tandis que Gustav distrait le personnel en l’interrogeant sur les ventes de ses propres compositions, Alma parcourt la partition de La Veuve joyeuse. Et voilà. Une fois dans la rue, Alma peut enfin chanter la valse complète pour le plus grand bonheur de Gustav. 


Fiévreuse, l’opérette ?

Il me faut avouer être, comme les Mahler, assez snob musicalement. Jusqu’à janvier dernier, je refusais catégoriquement d’écouter des œuvres de Lehár, ayant peu de goût pour ce qu’on appelle, entre mélomanes, le “ploum-ploum”, qu’il soit viennois, français ou autre. Quant au Concert du Nouvel An, à Vienne, j’y suis bien évidemment réfractaire. Mais ça, c’était avant. Avant le très beau disque d’Edward Gardner, Verklärte Nacht, et notamment le poème symphonique Fieber (Fièvre), de Franz Lehár. Écrit pour voix et orchestre, il montre une face plus sombre et dissonante du compositeur, et m’a donné envie d’aller écouter d’autres pièces du roi de l’opérette viennoise. 


Comme le Tchèque Gustav Mahler, le Hongrois Franz Lehár, de son vrai nom Ferenc Lehár, est né aux marches de l’empire austro-hongrois avant d’aller en conquérir la capitale. De père autrichien, chef d’orchestre militaire, et de mère hongroise, le jeune Ferenc a d’abord parlé le hongrois, sa langue maternelle, puis l’allemand, la langue de l’armée, ainsi que le bohémien, une variante du tchèque. 

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Franz Lehár, compositeur autodidacte

Lehár montre très tôt des dispositions pour la musique. Il entre à 12 ans au conservatoire de Prague afin d’étudier le violon avec Antonín Bennewitz, violoniste réputé et directeur du conservatoire. Là, il est rapidement remarqué par Antonín Dvořák, qui lui conseille de se tourner vers la composition, ainsi que Johannes Brahms, qui le recommande à l’un des pédagogues les plus réputés de l’époque, le professeur Mandyczewski. Tout semble donc parti pour une carrière de compositeur fulgurante.

Hélas, à l’époque les règles du Conservatoire de Prague ne permettent pas aux étudiants d’étudier à la fois l’interprétation et la composition. Le père de Lehár et Bennewitz refusent pour des raisons pratiques que Ferenc change de domaine d’étude, arguant qu’il pourra toujours étudier la composition par lui-même plus tard. Et c’est ainsi que, en dehors de quelques leçons prises en cachette avec le compositeur tchèque Zdeněk Fibich, Franz Lehár peut être considéré comme un compositeur autodidacte.  

Marin et compositeur
Franz Lehár en 1918 © Charles Scolik

A la sortie du conservatoire, sous la pression paternelle, il commence à contrecœur une carrière de chef de fanfare. S’ensuit un parcours chaotique : il quitte l’armée, rejoint la marine, quitte la marine, puis écrit un opéra qui ne rencontre qu’un succès mitigé, et finit par réintégrer l’armée. Enfin, en 1899, il est nommé à Vienne, capitale de l’empire. Son rêve se rapproche.

Quand il arrive à Vienne, l’opérette viennoise est à un tournant de son histoire.  Mélange de comédie, de chant et de danse, c’est un genre musical né en France dans les années 1850 et qui s’est ensuite propagée dans le reste de l’Europe. Sous l’influence de Jacques Offenbach, les compositeurs autrichiens Franz von Suppé et Johann Strauss acclimatent l’opérette au public viennois. Ils en font un genre plus léger, plus ironique que satirique, et centré autour de la valse. Or, après la mort de Suppé en 1895 et celle de Johann Strauss II en 1899, l’opérette viennoise se cherche un nouveau souffle.


Après le rejet de son opéra Kukuschka par Gustav Mahler, directeur de l’opéra de Vienne, et par Karl Muck, chef principal de l’Opéra de Berlin, il décide de se tourner vers l’opérette. En 1905, il rencontre un succès fulgurant et mondial avec la Veuve joyeuse, qui fera danser au-delà des limites de la ville. Débute alors « l’âge d’argent » de l’opérette viennoise, sur lequel Franz Lehár régnera pendant près de trente ans.


Orchestrateur et mélodiste

Du Comte de Luxembourg au Pays du sourire, en passant par Amour tzigane, Friedricke et le Tsarévitch, Lehár fait souffler un vent de liberté et d’exotisme sur la bonne société viennoise, conservatrice et guindée, qu’il fait danser au rythme de valses, polkas, mazurkas, polonaises, danses folkloriques slaves et orientales. Il émerveille aussi bien par ses talents d’orchestrateur que de mélodiste. Il sait faire scintiller un grand orchestre, notamment par un usage très fin des instruments à vents et des cuivres, tout en mettant en valeur la voix des chanteurs, et en premier lieu celle du ténor Richard Tauber, pour qui il compose des rôles quasi sur-mesure. 


La consécration avec Giuditta

Après vingt ans de règne sur le monde de l’opérette viennoise, la consécration tant attendue arrive enfin : en 1934 les portes de l’opéra de Vienne s’ouvrent devant Lehár pour la création de Giuditta. Dans cette œuvre inclassable, à mi-chemin entre opérette et opéra, entre rire et larmes, Lehár met toutes ses dernières forces musicales. Giuditta séduit par son orchestration somptueuse aux accents orientaux, et achève, dans une mélancolie teintée d’amertume, le règne de Lehár sur l’opérette viennoise.


Lehár et le régime nazi
L Herzer, F Lehár et F Löhner-Beda © Karl Winkler

Suite au succès de Giuditta, Lehár prend sa retraite. Ses relations avec le régime nazi sont compliquées. Ne parlant pas anglais, il refuse de s’exiler, alors même que son épouse, qui est d’origine juive, doit se convertir au catholicisme. Lehár ayant beaucoup travaillé avec des librettistes juifs, il est ainsi doublement suspect aux yeux des dirigeants nazis, qui utilisent pourtant son œuvre à des fins de propagande. Son attitude envers le régime a également été critiquée comme étant ambiguë, surtout pour avoir offert un cadeau à Hitler pour son anniversaire en 1938. Sans doute cherchait-il à protéger sa femme et sauver plusieurs amis et collaborateurs juifs, dont le librettiste Fritz Löhner-Beda, déporté et assassiné à Auschwitz.



Après la guerre, il déclare : « J’ai la conscience tranquille. Ma Veuve joyeuse était l’opérette préférée de Hitler ; ce n’est pas ma faute. » Il se retire de la vie publique, et meurt en 1948 dans sa magnifique villa de Bad Ischl, transformée en musée à sa demande. Soixante-dix ans après sa disparition, la musique de Franz Lehár continue de charmer les amoureux d’opérette et d’être défendue par les plus grands chanteurs lyriques actuels, de Jonas Kaufmann à Anna Netrebko, en passant par Thomas Hampson et Diana Damrau. Et quant aux mélomanes un peu snobs, qui aiment la « musique sérieuse », et bien même eux ne peuvent échapper à la musique de Lehár, auquel Gustav Mahler a rendu hommage en citant la fameuse valse de la Veuve Joyeuse dans le dernier mouvement de sa 7e symphonie.