Culture : Bordeaux met les pieds dans le plat

ÉDITO – Pour mobiliser autour de sa politique culturelle, la Ville de Bordeaux a lancé une campagne de communication qui fait polémique… mais qui a réussi son coup.

“La cuisine, c’est de la culture ?”, “Artiste, c’est un métier ?”, “La culture, ça coûte trop cher ?”. Les affiches, installées pour une semaine dans les rues de Bordeaux, ont fait beaucoup parler d’elles. La presse locale (comme Rue89 Bordeaux et Sud Ouest), relayée par la presse nationale et additionnée aux réseaux sociaux, ont témoigné de leur effet sur les artistes de la région : un coup de massue à l’heure où les artistes se morfondent de ne pouvoir pratiquer leur métier. On leur a déjà bien répété que la culture, comme les restaurants, était “non-essentielle”. Rapprocher en gros caractère “la cuisine” et “la culture”, frise le mauvais goût. Mauvaise opération de com’ que ces phrases soi-disant impertinentes, qui émanent d’une mairie qui s’était pourtant promis-juré de chercher la bienveillance ?

Bad buzz, bons résultats…

Pas si sûr. Plutôt un coup de comm’ culotté qui a fonctionné. Au moment où les fameuses affiches sont installées, mercredi 7 avril, seules quelques centaines de personnes avaient participé au Forum pour la culture initié par la mairie de Bordeaux depuis… des mois. Une première campagne très fonctionnelle – en mode “participez au forum” – n’avait pas fait beaucoup d’émules. Aujourd’hui, alors que s’achève la campagne polémique prévue pour sept jours, le questionnaire a obtenu presque 1 500 réponses…

Et c’est là qu’il faut porter son attention. Ce forum pour la culture est un appel “aux citoyens et citoyennes de définir ensemble la feuille de route de la nouvelle politique culturelle municipale”. À l’heure où l’excellent travail de la Convention citoyenne pour le climat est dénigré par le gouvernement, on peut se réjouir qu’il soit demandé à des non-experts d’imaginer la culture d’une ville comme Bordeaux,

Sigma et les années Juppé

Un peu d’histoire : entre les années 1970 et 2000, Bordeaux a connu ses Trente Glorieuses de la culture, avec comme porte-drapeau le festival Sigma, qui programmait aussi bien le jeune Bartabas que les compositeurs de l’avant-garde comme Pierre Schaeffer ou Pierre Henry. Les années Juppé n’ont pas réussi à donner à Bordeaux une couleur culturelle qui lui soit propre (par opposition à la BD pour Angoulême, La Folle Journée de Nantes, etc.). Au point que la dernière solution était de ne pas trouver de couleur ! Nous voilà à l’aube d’une nouvelle ère et cette fois-ci, on demande au public son avis. Car, la Ville l’a bien formulé : “Le Forum n’est pas un événement pensé par et pour les professionnels, mais bien une démarche de réflexion et d’action collective, animée par la conviction que la culture est l’affaire de tous.tes, que chacun.e est porteur de culture, et que l’art et le soutien à la création n’ont peut-être jamais été aussi nécessaires qu’aujourd’hui.”

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Et là, gare à nous ! Les artistes seront sans nul doute d’accord pour faire bouger les lignes mais pour pêcher quoi ? Les questions posées par le fameux forum portent une vision très large de la culture (activités créatrices et activités sportives sont sur un pied d’égalité) et sur le statut d’artiste (comparé à un artisan). Il semble nécessaire que le grand public maîtrise le vocabulaire du milieu, qui fait la complexité du débat : créateur/interprète, amateur/professionnel, savant/populaire… Or, on a souvent le sentiment que les réponses sont préformatées. Par exemple quand il est demandé aux participants s’ils ont envie de nouveaux lieux de culture… mais qui dirait non à un nouvelle boite de chocolats ? Voudriez-vous plus de culture dans la rue (oui !), les hôpitaux (pourquoi pas!), les agences d’intérim et les commerces (euh… la nouvelle tournée de Renaud Capuçon ?). Et si un nouveau lieu culturel devait s’ouvrir, seriez-vous prêt à y tenir la buvette ou la compta ?

Rappelons peut-être que la culture est DÉJÀ dans la rue et que la musique est déjà dans les commerces (et pas toujours pour notre bonheur), que la culture est DÉJA dans les hôpitaux et les centres sociaux, qu’il y a DÉJÀ des lieux culturels où des citoyens tiennent la buvette et la compta : les festivals. Si la question de l’accès à la culture est une préoccupation, elle le sera toujours : il faut sans cesse aller à la recherche du public pour lui faire écouter ou voir des choses qui le toucheront, et pour d’abord lui faire comprendre en quoi l’émotion est le cœur de nos vies. Mais ces questions-là ne sont rien sans les acteurs culturels. Sans un violoncelliste ayant passé des milliers d’heures sur son instrument, la première Suite de Bach ne serait pas un tube du classique ; simplement une feuille de papier…