© Antonin Amy-Menichetti

Bonnes feuilles : « Toccata, Bermuda, Corona » de Simon Ghraichy et Philippe Olivier

BONNES FEUILLES – L’un est un savant musicologue, l’autre est le trublion du piano classique. Ils publient un passionnant livre commun : un dialogue, né du grand vide de la crise du Covid-19.

Avec intelligence, ils analysent les beautés et mesquineries de la musique classique, les conséquences de la crise, le racisme, l’influence de la mode et du numérique sur la culture. En exclusivité, Classique mais pas has been vous propose de lire quelques extraits de Toccata, Bermuda, Corona de Simon Ghraichy et Philippe Olivier avant sa sortie officielle en juin. Il sera disponible en avant-première le 25 mai à l’occasion du récital de Simon Ghraichy au Théâtre des Champs-Élysées autour de Liszt et Villa-Lobos.

Toccata, Bermuda, Corona est un ouvrage d’entretiens entre le pianiste Simon Ghraichy (*1985) et l’historien Philippe Olivier (*1952). Ils ont donc trente-trois ans d’écart. Ce livre paraîtra le 25 mai 2021 aux éditions EST-Samuel Tastet. La préface de l’ouvrage est signée de l’ancien président de la République François Hollande. 


Extraits du chapitre HAS BEEN OR NOT ?

Philippe : Le monde d’aujourd’hui – ou plutôt celui qui existait avant l’irruption de la Covid-19 – se distingue, dans tous les domaines, par une concurrence professionnelle acharnée entre les individus. L’annonce de ta signature avec Deutsche Grammophon en tant qu’artiste exclusif n’a pas enchanté tout le monde en France, pays de la jalousie et de l’envie chroniques.

Simon : La jalousie et l’envie sont des phénomènes universels.

Philippe : La méfiance devant des personnalités très fortes existe partout. Me revient ce que m’avait raconté, en 1985, Ernest Fleischmann, alors administrateur général de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles. Comme il était question qu’il parte pour l’Hexagone afin de présider aux destinées de l’Opéra de Paris, ses opposants californiens avaient organisé un banquet d’une centaine de personnes afin de fêter – par anticipation – sa translation vers l’Europe. Mais il décida finalement de rester aux États-Unis (rires).

Je reviens au phénomène Simon Ghraichy. Trois pianistes m’ont écrit pour me faire savoir qu’ils ne comprenaient pas pourquoi je te trouve aussi intéressant que, dans le domaine de la direction d’orchestre, Teodor Currentzis. Ils m’ont suggéré, à mots couverts, que je serais atteint de jeunisme

Simon : Tiens donc !

Philippe : L’un ou l’autre de ces détracteurs s’est même inquiété de mes capacités auditives. Je rappelle, à ce sujet, que je fréquente les concerts dans toute l’Europe et au-delà depuis cinquante-cinq ans ; j’ai assisté à environ deux mille six cents concerts dans une trentaine de pays ; j’ai quelques références auriculaires, ayant notamment entendu Vladimir Horowitz, Sviatoslav Richter ou Arthur Rubinstein jouer en public. Je n’aime pas l’injustice. Encore moins les intrigues. D’où notre livre.

L’influence de la critique musicale est désormais presque inexistante. Elle s’est volatilisée. Tout du moins en France. Au Royaume-Uni, le mensuel The Gramophone se maintient fort bien ; ses avis sont très respectés. Les rédacteurs du Gramophone donnent leur opinion sur une partie des quatre cents enregistrements de musique classique paraissant, chaque mois, dans le monde. Un Bernard Gavoty ne pourrait plus exister de nos jours. Cet homme fut, des décennies durant, critique musical au Figaro. Ses avis avaient un caractère aussi prescripteur que ses apparitions – dans les années 1950 et 1960 – sur l’unique chaîne de télévision française. Les événements du printemps 1968 contribuèrent fortement à déstabiliser le « magistère » mondain et ultraconservateur dont Bernard Gavoty s’était fait le détenteur. Il s’adressait à un nombre très limité de lecteurs fidèles. Ceux-ci étaient tout sauf progressistes.

J’ai été aussi frappé par les observations du styliste Jeremy Scott : « Partout où je vais, je vois des statues érigées à la gloire de d’écrivains, d’hommes politiques. Je n’en ai jamais vu une seule élevée en mémoire d’un critique. » De son côté, Jean Sibelius disait : « N’écoutez jamais un critique. »

Simon : Pourtant, tu as été critique musical (rires) !

Philippe : Oui. Jusqu’au jour où j’ai compris la pertinence des propos formulés par ta consœur Hélène Grimaud : « Le public n’a pas besoin qu’on lui ordonne ce qu’il convient d’aimer ou non, il est adulte, passionné et exigeant. » J’ai senti, au milieu des années 1980, que débutait une mutation. Elle m’a conduit à changer de métier. Plusieurs de mes interlocutrices et interlocuteurs d’alors ont procédé de même.

L’influence de la critique musicale est désormais presque inexistante. Elle s’est volatilisée. Tout du moins en France.

Philippe Olivier

Philippe : Je souhaite aborder, à présent, un sujet extra-musical, apparemment déterminant pour une certaine catégorie de personnes. Il devrait être relégué au dernier plan. Je me réfère ici à la question des fracs, vestes, smokings, bermudas, chaussures noires vernies, mules et autres effets. Les conventions vestimentaires ont, dans la musique classique, la vie dure. L’allure branchée du claveciniste Jean Rondeau lui vaut des reproches. Au mieux l’étonnement bienveillant d’Anne David, présentatrice de la télévision catholique KTO. Elle s’est manifestement réjouie, lors de l’émission VIP (Visages inattendus de personnalités) diffusée en mai 2016, d’avoir un invité dont l’activité consiste à « dépoussiérer le clavecin en ayant un look de rocker ».

Dans un de ses romans, François Mauriac évoque une cantatrice ayant donné un récital au Grand-Théâtre de Bordeaux vers 1890. Elle portait « une tunique grecque, maintenue sous les bras par une ceinture d’argent ». Cette tenue suscita un scandale. Qu’aurait-on alors dit si tu t’étais présenté en bermuda devant le public ? (rires).

Simon : Ah, le Bermuda-Gate ! (rires) Tout cela parce que, durant l’été 2018, j’ai donné un récital public en bermuda. Enfin un pianiste classique n’essayant pas de ressembler, par ses vêtements, à Brahms ou à Beethoven ! Étions-nous vraiment en 2018, en 1878 ou en 1818 ? Nous étions en 2018. Mais quelques ayatollahs rêvent encore que les musiciens soient le double vestimentaire des compositeurs dont ils jouent les œuvres.

Philippe : Les ayatollahs n’avaient pas apprécié les photos de ton album Héritages (rires). Ils se sont aussi insurgés devant le contre-ténor polonais Jakub Józef Orlínski parce qu’il a donné un récital en short et en sneakers au festival d’Aix-en-Provence. Ils trouvent même qu’il a un côté suspect à cause de ses activités dans le domaine de la breakdance et des publicités qu’il a tournées pour Danone, Nike ou Samsung (rires).

Enfin un pianiste classique n’essayant pas de ressembler, par ses vêtements, à Brahms ou à Beethoven ! Étions-nous vraiment en 2018, en 1878 ou en 1818 ? Nous étions en 2018.

Simon Ghraichy

Simon : Ces gens-là s’en prennent également à la pianiste géorgienne Kathia Buniatishvili, trop féminine à leurs yeux. Ils n’aiment pas son look.

Philippe : Ils n’ont aucune idée de ce qu’est la Géorgie : un pays pris entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Turquie et la Fédération de Russie. Les femmes ne s’y déguisent pas en dames quaker (rires). Nos pisses-vinaigre rêvent peut-être de voir revenir la vénérable claveciniste Wanda Landowska ou de parler avec la mélomane enthousiaste qu’était Golda Meir (rires) ? Elles n’avaient pas une physionomie avenante.

Simon : Il est important, sur scène comme ailleurs, de se sentir à l’aise. Je suis un homme moderne, né en 1985. Je suis un enfant de mon époque. J’ai un style vestimentaire personnel, composé de mélanges. J’aime la mode, sans suivre pour autant la Fashion Week ou devenir un Fashion Weak (rires). Être pianiste n’interdit pas de tels centres d’intérêt.

Philippe : J’ai eu, voici une bonne trentaine d’années, une conversation tendue avec le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus sur les codes vestimentaires. Il me trouvait anormalement transgressif (rires).

Simon : Comme tu parles chef d’orchestre, je me souviens de l’un de ses collègues m’ayant dirigé lors d’une Rhapsody in Blue de Gershwin. Juste avant d’entrer en scène, il m’a dit à cause de mes vêtements en bleu flashy – : « You look like Liberace ! » Je lui ai répondu : « No ! I look like a Rhapsody in Blue. »

Philippe : Tu as bien répliqué. Je trouve cette observation très déplacée. Liberace est mort du sida. Il était homosexuel. Une pareille remarque témoigne d’un esprit petit-bourgeois, intolérant. Les Français n’apprécient pas le pianiste australien Piers Lane à cause des chaussettes à carreaux multicolores qu’il porte, lors de ses concerts, avec un frac. Je me suis délecté à lire, en mars 2018, dans Télérama un article de Judith Chaine soutenant qu’un musicien classique n’a pas à « être vêtu comme un pingouin ». Pour le reste, je tiens à faire deux observations. D’une part, quand il est question de musique, il n’est pas question de tissus et de mercerie. Ces discussions hostiles n’ont donc aucun intérêt. D’autre part, les Modernes finissent toujours par avoir raison sur les Anciens. On l’a vu, entre autres, au moment de la réouverture du Festival de Bayreuth en 1951. Ceux qui vouaient aux gémonies les mises en scène de Wieland Wagner sont devenus des ridicules majeurs.

Simon : Je ne fais pas appel à des couturiers pour mes tenues de scène. Je les compose seul. J’adore l’union réalisée par Jean-Yves Thibaudet entre sa personnalité vestimentaire et son art du piano. Il est authentique ; il est lui-même. Je l’ai rencontré un jour, à la Maison de Radio France, alors qu’il portait des chaussures bleu électrique. Des crânes argentés les ornaient. J’admire sa liberté. Il n’a pas peur du regard des autres.

Philippe : Toi non plus, au demeurant. En ce qui concerne l’indifférence à l’opinion frileuse de certains, tant Jean-Yves Thibaudet que toi-même descendent d’une certaine manière de Victor Gille, fameux interprète de Chopin pendant la première moitié du 20ème siècle. Il a enregistré nombre de disques. Gille n’avait pas peur de dire qu’il s’adonnait au spiritisme et qu’il était monarchiste. Il portait, au clavier, un anneau ayant appartenu à Marie-Antoinette (rires) !

Victor Gille a donné, un jour, la sonate dite Funèbre opus 35 de Chopin sur la scène de la Salle Gaveau, drapée de tentures noires et argentées comme pour un enterrement où brûlaient des cierges. Des cartouches surmontées de tibias entrecroisés contenaient les lettres v et g, ses initiales.

À propos du noir et du blanc : Je ne t’ai jamais vu en frac, la tenue surnommée pingouin (rires). En possèdes-tu un ?

Simon : Même pas (rires). Il existe tellement d’autres alternatives vestimentaires. Un habit est un reflet de l’intérieur, quel qu’il soit. J’ai une personnalité d’arlequin. Je suis haut en couleurs, un point c’est tout. Je porte, avec mes vêtements, le signe de bientôt trente-six ans d’existence. Je suis même prêt à écouter des pianistes, des violonistes, des violoncellistes et d’autres virtuoses naturistes sur scène (rires).

Extraits du chapitre L’ŒUF ET LA POULE ONT DISPARU

Philippe : Dirais-tu que le monde culturel est divisé ou uni face aux conséquences de la Covid-19 ?

Simon : Il est uni face à une telle calamité. Mais il n’a aucun pouvoir d’action. La capacité d’agir ne se trouve pas entre ses mains. Elle relève du domaine des politiciens.

Philippe : Je suis plus que jamais frappé par l’étonnant mélange de dépendance et de haine à l’égard du pouvoir politique qui caractérise le monde culturel français. Il est violemment opposé à Emmanuel Macron. L’occupant actuel de l’Élysée fait presque l’unanimité contre lui. Les attitudes d’irrespect sans limites à son égard abondent. On l’a vu dans une tribune collective publiée, en avril 2020, sous le titre La culture oubliée en temps de crise par le quotidien Le Monde. La chorégraphe Gisèle Vienne, vivant pourtant de l’aide publique pour créer des spectacles, a traité de « guignol » le chef de l’État au micro de France Inter. Cela m’a extrêmement choqué !

En province, des journalistes pourtant pondérés contestent le président Macron. Un rédacteur de l’Est de la France a commenté une visio-conférence, traitant de la culture, depuis l’Élysée le 6 mai 2020 en la qualifiant de « scène grotesque et terrible ».

On va vers l’escalade. Le gouffre existant entre les décideurs politiques et le monde de la culture grandit chaque jour un peu plus.

Simon Ghraichy

Simon : On va vers l’escalade. Le gouffre existant entre les décideurs politiques et le monde de la culture grandit chaque jour un peu plus. Il suscite, de manière parallèle, un accroissement de la haine et des frustrations. Quand Roselyne Bachelot a été nommée ministre de la Culture, en juillet 2020, son arrivée à ce poste a suscité des acclamations. Mais elle savait, malgré son énergie naturelle, qu’elle serait menottée par le Premier ministre et le ministre des Finances. Tel a toujours été le sort des ministres de la Culture. Sauf sous François Mitterrand.

Philippe : L’argent est au cœur de tout. Grâce aux moyens d’information actuels, on voit comment il est considéré dans plusieurs pays à la fois. La Cour fédérale des comptes, la plus haute juridiction financière allemande, a ramené en novembre 2020 le taux de TVA perçue sur les entrées aux soirées dansantes de 19% à 7%. Ce taux était seulement réservé, auparavant, aux organisateurs de manifestations culturelles dites sérieuses. Comme l’opéra ou le théâtre. Le passage au taux de 7% résulte d’une action de la direction du Berghain, fameux club de nuit berlinois. Elle s’est pourvue devant les tribunaux et a obtenu gain de cause. La décision judiciaire a été perçue comme un acte d’équité. La musique des dj est maintenant traitée comme celle de Schütz ou de Puccini. Tel est – déjà – le monde de demain.

Extraits du chapitre LE MONDE DE DEMAIN

Simon : Comment imaginer, comment fabriquer le monde de demain ? Comment sortir des tragédies déjà vécues, les deux Guerres mondiales, le sida, les génocides, les totalitarismes ? Il importera de prendre les initiatives nécessaires pour que la transcendance remplace l’abîme.

Philippe : Certains te diront que c’est impossible. Une bonne partie de l’humanité n’a plus aucune conviction religieuse. Les dogmes politiques – tout du moins dans le monde occidental – se sont effondrés. Un pays comme la France montre surtout des penseurs marqués par le cynisme le plus noir. Je pense à Virginie Despentes ou à Michel Houellebecq …

Simon : Ces deux auteurs dépeignent une société où règne l’entre-soi. Il est impératif de sortir de celui-ci. Il concerne tous les domaines. Le monde de demain doit nous en éloigner. La société a été découpée en petits groupes ; elle est devenue un mille-feuille ; ses couleurs sont innombrables. Avec la Covid-19, la distanciation sociale est devenue physique. Plus de poignées de main, de baisers, de gestes tendres. L’humanité s’est déshumanisée.

Philippe : L’entre-soi a pris, des proportions stupéfiantes. Depuis le 1er janvier 2021, les départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin se sont transformés en un ovni ridicule et hostile à la diversité : la Collectivité européenne d’Alsace. Il a pour but délibéré d’isoler plus que jamais les habitants de cette région du reste de la France. Dans le domaine théâtral, la comédienne Jeanne Balibar se comporte comme si elle était à la tête de l’État. Elle invective le président de la République, alors qu’elle n’a aucun mandat électif. Se prendrait-elle pour son père, le philosophe Étienne Balibar ? Ce dont Jeanne Balibar refuse de prendre conscience, c’est qu’elle ne représente quasiment rien pour les Français, obligés d’effectuer des tâches pénibles afin de survivre. Elle n’incarne qu’un entre-soi, composé de gens très favorisés et donneurs de leçons. Deux cents personnes, tout au plus !

Autres phénomènes d’entre-soi : Il existe des amateurs fortunés d’opéra dont l’occupation consiste à suivre la soprano Anna Netrebko ou le ténor Jonas Kaufmann partout où ils se produisent. À Anvers et ailleurs, les concerts Classics Meet Fetish rassemblent un public gay – vêtu de cuir ou de latex – pour entendre des instrumentistes professionnels, habillés de la même manière. Au nombre de ceux-ci figure le pianiste-compositeur américain Jack Parton. Quoi qu’on en pense, Beethoven ou Schubert ont écrit pour des auditoires plus larges. Dans une autre registre, l’élue parisienne Alice Coffin – auteur du Génie lesbien – invite à ne plus écouter la musique des compositeurs du sexe masculin. On confine à la folie. Récemment, des chercheurs attachés à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) ont tenu, à Marseille, un colloque consacré aux multiples processus de division, de séparation ou de ségrégation qui excluent des individus ou des groupes. Ces processus défont, à l’échelle mondiale, les liens qui fondent le vivre-ensemble …

Simon : Voyager pour entendre des chanteurs d’opéra est une activité qui demande des moyens financiers. Ceci dit, je ne vois pas par quel moyen le monde de demain sortira de l’obsession de l’argent. Liszt a terminé sa vie sans presque rien. Son héritage était constitué de partitions, de livres et de quelques mouchoirs. Il ne ressemblait pas à Richard Wagner, son beau-fils (rires). Lucchino Visconti, dans le film Ludwig, a montré combien Wagner était hanté par la question des finances.

Philippe : Sinon, il n’aurait pas écrit la Tétralogie, récit industriel représentatif de l’Allemagne de son temps (rires) ! L’Or du Rhin nous plonge dans le monde des puits de mine et des bijoux de grande valeur. Puisque les Allemands d’aujourd’hui ne pensent qu’à l’argent, je me demande comment ils feront pour affronter le monde de demain. Ils sont parmi les spécialistes du double discours. D’une part, consommer de manière presque frénétique. De l’autre, se donner une apparence vertueuse.

Simon : La chimère des biens matériels a conduit à des dégâts psychologiques. Elle a fragilisé de manière accrue les plus malheureux. On leur a dit que la non-possession d’une montre Rolex à l’âge de 50 ans était un signe d’échec. Ils l’ont cru. Ils s’imaginent que l’art est inaccessible. On les voit préférer une montre connectée à un billet de concert.

Philippe : Ils s’imaginent aussi que les métiers de la culture peuvent conduire à la fortune. Mais tout un chacun n’est pas le contribuable Zubin Mehta et ses 48 millions de dollars de revenu annuel actuel. Tout comme, dans un registre bien moindre, le premier violon de l’Orchestre philharmonique de New-York. Son salaire mensuel équivaut à 32 600 euros. Contre 3 600 euros pour un poste équivalent à Londres.

La chimère des biens matériels a conduit à des dégâts psychologiques. Elle a fragilisé de manière accrue les plus malheureux

Simon Ghraichy

Simon : Ces indications sont éclairantes. Le monde de demain et le nouveau bonheur qu’on pourrait en espérer devraient empêcher le passé de rester opérant. Il importe de faire le deuil de ce passé, d’avoir une attitude autocritique. Tout cela n’a rien de facile. Liszt l’écrivait déjà, en 1833, à Marie d’Agoult, sa compagne et la mère de ses enfants : « Une étrange maladie me travaille. C’est le mal de l’avenir. Au fond de nos âmes, nous sentons déjà ce qui va être … Le fardeau de ce qui n’est pas pèse sur nos désirs. Ce n’est pas la faiblesse de notre pensée qui nous tue, c’est son excès, c’est sa disproportion avec la vie : c’est le poids de l’avenir à supporter dans le vide du présent. »

On doit, pour accéder au renouveau, trouver l’union face à la souffrance, renoncer à des egos destructeurs dont le cinéaste Mathieu Kassovitz a dénoncé l’aspect malfaisant. D’ailleurs, il aurait été beaucoup plus productif de s’unir dans la créativité et les combats pour valoriser la culture quand le monde marchait encore normalement. On doit aussi arrêter de se plaindre, de se lamenter. Nos contemporains glapissent sans arrêt, pour tout et pour rien.

Philippe : Telle est justement l’opinion de Kassovitz. L’un de ses arguments repose sur le fait que le monde culturel représente « une toute petite niche de la population française ». Il a également conseillé aux artistes mécontents de « travailler dans l’administration » s’ils ne veulent pas connaître la précarité.

Comme je passe beaucoup de temps à Berlin, je constate que les Allemands sont les champions de la Jammerkultur, la culture des lamentations. Pourtant, ils vivent dans des conditions matérielles d’un confort peu courant. Comme les Suisses. Les Berlinois n’ont presque jamais l’air contents. Même après les plus grands bonheurs. J’ai entendu, en 2017, l’Orchestre philharmonique de Berlin jouer la Première Symphonie opus 68 de Brahms sous la direction d’Herbert Blomstedt. Un moment inoubliable. Dans le bus n°200, reliant la Philharmonie à une partie de la capitale allemande, régnait après ce concert un silence religieux. Jusqu’au moment où de jeunes Italiens montèrent à bord. Ils s’exprimaient à voix haute, avec vivacité, se mirent à chanter Fratelli d’Italia, l’hymne national de leur pays. Ils furent alors pris à parti sans aucun ménagement par des mélomanes venant d’écouter Blomstedt. Ils les accusèrent de tout gâcher, de ne pas vénérer l’icône Brahms ; ils leur adressèrent des remarques détestables (rires). Ces gens-là ignorent tout de la joie !

Simon Ghraichy et Philippe Olivier : Toccata, Bermuda, Corona.
Préface de François Hollande. EST-Samuel Tastet Éditeur – 224 pages – 20 €.
Pour les librairies : Soleils Diffusion