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Le Viol de Lucrèce à l’Opéra de Paris : on se lève et on se casse ?

COMPTE-RENDU – Pour la réouverture des salles de spectacle, l’Académie de l’Opéra de Paris a choisi une nouvelle production du Viol de Lucrèce de Benjamin Britten, présentée au théâtre des Bouffes du Nord. Une œuvre qui entre en résonance avec l’actualité et met en scène de jeunes chanteur·ses et musicien·ne·s très prometteur·se·s.

Dans une Rome où règne la débauche, Lucrèce, la belle et vertueuse épouse du général romain Collatinus, fait figure d’exception. Sa réputation de chasteté attire l’attention du prince étrusque Tarquin, qui, un soir, profite de la vulnérabilité de la jeune femme et de l’absence de son mari pour la violer. Refusant le stigmate et la honte de ce viol, Lucrèce avoue tout à son mari et se suicide, provoquant le renversement du roi étrusque.

Ce mythe fondateur de la République romaine n’a cessé d’inspirer les artistes depuis des millénaires, de Ovide à Giraudoux, en passant par William Shakespeare jusqu’à une pièce du dramaturge André Obey, qui a lui-même inspiré l’opéra de de chambre de Benjamin Britten (1913-1976), The Rape of Lucretia, actuellement présenté dans une nouvelle production de l’Académie de l’Opéra de Paris, au théâtre des Bouffes du Nord. 

Kseniia Proshina, Andrea Cueva Molnar et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (© Studio J’adore ce que vous faites !)
Critique politique et sociale

En 1946, quand Britten compose cet opéra, l’Europe sort d’une guerre mondiale particulièrement sanglante, pendant laquelle les femmes furent massivement victimes de viols. Britten cherche avec cet opéra à la fois à moderniser la forme bourgeoise de l’opéra, porter une critique politique et sociale sur la violence de la guerre, et transmettre un message chrétien de rédemption. Le résultat est pour le moins bancal, le message chrétien semble plaqué sur l’opéra et n’apporte pas une solution satisfaisante aux multiples problématiques soulevées par la pièce.

En 2021, le choix de l’Opéra de Paris de monter une énième production du Viol de Lucrèce, pose question : n’est-ce pas risquer de banaliser la culture du viol encore bien présente dans le monde de la culture, et particulièrement à l’opéra ?

Tobias Westman et Andrea Cueva Molnar (© Studio J’adore ce que vous faites !)
Spectacle consensuel

Il n’y a pas de réponse simple quand on choisit de se confronter à un fait social autour duquel il reste encore de nombreux non-dits et silence. Jeanne Candel en est consciente, et annonce la couleur (rouge) dès le début. Nous voyons ainsi le Chœur féminin (Andrea Cueva Molnar), habillée en noir, apporter sur scène une robe de mariée blanche ensanglantée, symbole à la fois du viol et de la mort à venir. Le ton semble être donné.

Au centre de la scène une grande tenture bleu céruléen, au tissage grossier, évoque le Tibre et le paysage de la campagne romaine. Servant de rideau dans le premier acte, elle est étendue comme un tapis dans le second acte, laissant apparaître un grand métier à tisser à l’arrière-scène. Cette mise en scène littérale de l’œuvre traduit visuellement les éléments les plus saillant du livret, mais n’expose pas réellement la crudité de cette tragédie. Au moment clé, Jeanne Candel contourne le problème de la représentation du viol en l’écartant à l’arrière-scène, sans totalement le cacher, alors même que Britten et son librettiste ont placé ce moment hors-champ.

Cet entre-deux est à la fois un soulagement pour les spectateurs et spectatrices mais aussi une façon de rendre trivial un moment tragique. Le viol se trouve représenté par le banal tremblement d’un métier à tisser. 

Le choix de monter le Viol de Lucrèce, pose question : n’est-ce pas risquer de banaliser la culture du viol encore bien présente dans le monde de la culture, et particulièrement à l’opéra ?

Or, en 2021, nous savons désormais quelles sont les répercussions d’un viol, le choc physique, psychologique et moral que cela représente pour une victime. On aurait aimé que Jeanne Candel aille plus loin dans la représentation cette expérience traumatique, que, sans nécessairement montrer l’acte, on puisse voir le mécanisme du trauma : la sidération et la dissociation, puis l’impact physique, qui peut se traduire par des migraines, nausées, palpitations, ou contractions musculaire.

Une distribution prometteuse

Musicalement, le choix de mettre en scène cet opéra de chambre, avec son écriture très économique pour un effectif de 13 musiciens, et huit chanteuses et chanteurs, se prête idéalement aux nouvelles contraintes sanitaires. Les instrumentistes de l’Académie de l’Opéra, de l’Ensemble Multilatérale et de l’Orchestre Ostinato, dirigé de façon précise et sensible par Léo Warynski, tissent un bel écrin aux jeunes chanteuses et chanteurs sur scène, même si le son gagnerait à être moins rond et plus tranchant pour gagner en force dramatique. La distribution vocale est très homogène et prometteuse, on note la remarquable maîtrise vocale de la mezzo-soprano Marie-Andrée Bouchard-Lesieur.

Néanmoins deux choses dérangent, mais elles seront surement affinées dans les semaines qui viennent : une tendance à chanter trop fort, surtout le rôle principal, Alexander York, dont le magnifique timbre chaud et puissant, passe trop en force dans la petite salle du théâtre des Bouffes du Nord.

On relève également de vrais soucis de diction, notamment chez les interprètes féminines, ce qui nuit à l’expressivité. Le seul qui brille réellement à cet égard est le ténor suédois Tobias Westman, qui séduit par une diction d’une netteté irréprochable et son chant sensible et lumineux.

Cette production du Viol de Lucrèce est à l’image de l’œuvre de Britten. Bancale et sincère, elle pose plus de problèmes qu’elle n’apporte de solutions, à l’image de nos existences si remplies d’incertitudes. En 2021, ne serait-il pas temps pour l’Opéra de Paris de commander à une compositrice ou un compositeur un opéra qui se confronte au viol et au douloureux travail de reconstruction et donne le point de vue des victimes des violences sexistes et sexuelles ?