© Gérard Proust

COMPTE-RENDU – Arcadi Volodos, Sélim Mazari, Alexandre Kantorow, Jean-Claude Pennetier et Benjamin Grosvenor : tel était le “line-up” du premier week-end du festival de la Grange de Meslay. Du piano de très très haut vol.

La Grange de Meslay est un endroit singulier que tout mélomane aura envie un jour d’affronter. À l’extérieur : la douceur de vivre de la campagne de Vouvray (37), un vin subtil, l’élégance racée du château d’Azay-le-Rideau, navire de pierres glissant sur l’Indre et cette grange fortifiée moyenâgeuse et mystérieuse. À l’intérieur, une charpente d’une impressionnante force, un piano majestueux devant lequel se succèdent pendant trois jours les plus grands pianistes. Un personnage vous accompagne de l’un à l’autre, le coq blanc de la grange, blanc, beau et fier, comme il se doit. Il chante toute la journée, notamment pendant les concerts de piano !

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Brahms, Chopin et Chopin et Brahms

Les pianistes programmés placent la barre très haut. Ils sont libres du choix de leurs partitions car le public est tout ouïe devant eux. Ils peuvent même changer au dernier moment, comme Jean-Claude Pennetier a renoncé à des extraits d’une transcription du Requiem de Fauré.

Alexandre Kantorow, la nouvelle star du piano français, a pu ainsi proposer la Sonate n°1 en ré mineur opus 28 de Rachmaninov. Rares sont les pianistes à la jouer. Elle est le pur produit de son auteur : Rachmaninov était très virtuose, aimait entremêler les voix comme d’autres gribouiller sur un bloc de papier, sans soucis de faire entendre une mélodie ou de raconter une histoire. Pure abstraction.

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Alexandre Kantorow © G. Proust
Jeune coq

L’interprétation de cette sonate résume aussi le récital de Kantorow : assuré de capacités techniques extraordinaires, d’un sens musical indéniable dans Brahms, le jeune pianiste prend le risque de jouer Après une lecture de Dante de Liszt sans nous en faire… la lecture. Il manque la profondeur des enfers, sa forêt inquiétante, mais le jeune coq n’a que 24 ans, il a le temps de lire et de descendre dans ses profondeurs. Et comme l’écrit Dante : « Que les gens ne montrent pas trop d’assurance dans leurs jugements, comme celui qui, dans un champ, estime les blés avant qu’ils ne soient mûrs. »

Arcadi Volodos © G. Proust
Vieux coq adroit et matois

Arcadi Volodos est le “vieux coq adroit et matois” dont parle La Fontaine. Il sait mieux que personne adoucir la voix de son piano. Des Klavierstücke opus 118, il se souvient qu’elles ont été composées par Brahms à la fin de sa vie, en pensant à Clara Wieck-Schumann, cet amour éternel et sans doute frustrant. On aimerait s’approcher de l’âme de Volodos mais il ne permet rien. Il donne sa paix pianistique (et cinq généreux bis !) et s’en va, sans descendre de son arbre. Comme le renard de La Fontaine, il reste au spectateur à “gagner au haut” (s’éloigner) en méditant.

Coq biblique

On médite aussi avec Pennetier, pour qui le coq est symbole de rappel à la foi car le pianiste est aussi prêtre orthodoxe. Le coq biblique chante trois fois pour marquer le reniement de Pierre, qui cède à la peur d’avouer son amitié avec Jésus. Pennetier n’a pas peur de ses erreurs techniques. Il s’arrête et reprend par deux fois dans son programme (Polonaise-fantaisie et nocturnes de Chopin, pièces de Fauré). C’est à la fois un peu gênant et très beau.

Selim Mazari © G. Proust
Pas de coq

A côté de toutes ses belles plumes du piano, Selim Mazari n’a pas l’intention de jouer La Bataille des deux coqs, l’autre fable de La Fontaine. Sa joie de rejouer après huit mois d’abstinence est grande comme il l’a partagée avec le public. On imagine qu’il s’inquiète aussi d’avoir perdu la main. Le récital de piano est un match avec soi-même… Pourtant, il est le pianiste qui aura offert la proposition la plus intéressante du week-end, un Chopin qui interpelle… une gageure ! Ni tendresse, ni brutalité, son jeu dans les partitions du fébrile Frédéric cherche l’épaisseur et la clarté.

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Grosvenor, gentleman

Benjamin Grosvenor termine ce week-end intense avec une récital d’un équilibre parfait. On nous pardonnera le qualificatif de gentleman pour ce pianiste britannique. Son jeu, comme son rapport au public est élégant, travaillé et respectueux : fleur à la boutonnière et choix varié de pièces (Blumenstück de Schumann, Berceuse de Liszt, et sonate de Chopin). Nos oreilles ne sont pas dépaysées : Grosvenor vient après plusieurs programmes virtuoses et romantiques, beaucoup de Brahms et de Chopin, des tous petit pas de côté avec Rachmaninov, Liszt…

Il n’y a qu’une fin possible à ce compte-rendu, une citation de Jean Cocteau dans Le Coq et l’arlequin : “Le critique compare toujours. L’incomparable lui échappe.”

© Gérard Proust

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