© Frédérique Reibell

Festival Un Temps pour Elles : où sont les femmes ?

FESTIVAL – Oubliées, effacées, marginalisées, invisibilisées : ce ne sont pas les adjectifs qui manquent pour évoquer la place laissée aux compositrices dans l’histoire de la musique. Pour lutter contre cette injustice, le festival “Un Temps pour Elles” met en lumière la richesse de notre matrimoine musical. 

Où sont les femmes ? 

En 2019, 1% des pièces programmées en salle de concert étaient l’œuvre de compositrices. En 2021, en France, seules 4% des compositeurs.rices sont des femmes. Autant dire qu’on est très, très, très loin de la parité. A des années lumières.

Résultat, dans les programmations des concerts on retrouve toujours les mêmes noms. Toujours les mêmes compositeurs, et quasiment toujours les mêmes œuvres. A croire que le répertoire classique est limité à un petit canon de chefs d’œuvres, qu’on interprète et écoute avec plus ou moins d’inspiration. Quel ennui ! 

Alors, je sais d’avance ce que les défenseuses et défenseurs du patriarcat vont me répondre : “C’est la “cancel culture ! Pourquoi détestez- vous les hommes ? Si les compositrices ne sont pas autant jouées, c’est qu’elles n’ont pas le même niveau.” J’ai envie de leur répondre : pourquoi vous sentez-vous si menacé.e.s par un peu de diversité dans la programmation des concerts ? La civilisation ne va pas s’effondrer si l’on fait preuve d’un peu d’audace dans les programmes. Et puis les compositrices dont l’œuvre a survécu ont souvent été admirées par les génies masculins qu’on écoute à longueur d’année. On peut sans doute faire confiance à Brahms, Saint-Saëns et Fauré pour savoir reconnaître le talent de leur consœurs.

Programmation de haut vol

De nos jours, programmer des œuvres de compositrices reste un sport de combat. Cela demande une sacrée détermination et ténacité. Et il faut reconnaître que la violoncelliste Héloïse Luzzati possèdent ces qualités. Créé au Château de Rosa Bonheur en 2020, son festival revient cette année dans le Val d’Oise. Le festival devient itinérant, et va se déplacer dans différents lieux patrimoniaux de ce beau département pendant plus d’un mois.

Luzzati a fait un travail minutieux pour concevoir les programmes de la vingtaine de concerts du festival, comme elle l’a expliqué à La Lettre du Musicien : « Le fil conducteur de chaque concert a été longuement réfléchi. J’avais le souhait que chacun raconte une histoire, avec du sens et qu’il soulève des problématiques musicalesC’est aussi un moyen pour le public à travers ces différentes soirées de découvrir quotidiennement des œuvres nouvelles ». Elle a aussi réussi à entraîner dans son aventure des musiciennes et musiciens brillant.e.s. Jouer des œuvres rares, voire inconnues, est un vrai défi et représente un énorme investissement.

Héloïse Luzzati © Frédérique Reibell
Femmes de légende

Le concert d’ouverture, “Femmes de légendes”, a mis à l’honneur 11 compositrices françaises des XIXe et XXe siècles. Peut-être avez-vous entendu parler de Mel Bonis (1858-1937) ou des soeurs Nadia (1887-1979) et Lili Boulanger (1893-1918). Mais connaissez-vous Augusta Holmès (1847-1903), Cécile Chaminade (1857-1944), Rita Strohl (1865-1941), Yvette Guilbert (1865-1944), Jane Vieu (1871-1955), Charlotte Sohy (1887-1955), ou Marguerite Canal (1890-1978) ? Sans doute pas, et c’est fort dommage. La musique de ces compositrices remarquables méritent d’être écoutées dans les salles de concert et à la radio.

Toutes ces compositrices ont écrit de très belles mélodies pour la voix. Et vendredi soir, elles ont eu la chance d’être sublimées par la soprano Elsa Dreisig, la pianiste Célia Oneto Bensaid, le violoniste Nikola Nikolov et le violoncelliste Xavier Philips. Côté mélodies, la soirée a alterné entre l’épanchement de femmes malheureuses en amour et élans mystiques. Mais, le clou du concert était une œuvre instrumentale : l’incroyable trio pour piano, violon et violoncelle de Charlotte Sohy, interprété pour la première fois en concert depuis sa création.

Nikola Nikolov, Célia Oneto Bensaid, Elsa Dreisig, et Xavier Philips © Frédérique Reibell
Romantisme allemand

Dans le combat féministe, les hommes peuvent être des alliés précieux, comme l’a montré le beau concert du Trio Wanderer. Ils ont rendu un vibrant hommage à trois figures majeurs du romantisme allemand : la célèbre Clara Wieck-Schumann (1819-1896), Luise Adolpha Le Beau (1812-1883) et Emilie Meyer (1812-1883).

LeTrio en sol mineur op.12 de Wieck-Schumann a pu sembler bien sage. Par contre, le Trio en ré mineur op.15 de Le Beau et le Trio en mi mineur op. 12 de Meyer ont transporté les spectateurs.rices par leur force vitale et dramatique. Ces deux trios ont aussi montré que les compositrices peuvent donner du fil à retordre aux interprètes. Ainsi, samedi soir, Vincent Coq, Jean-Marc Philips et Raphaël Pidoux ont dû mouiller la chemise pour jouer ces œuvres complexes et exigeantes techniquement.

Jean-Marc Philips, Vincent Coq, et Raphaël Pidoux © Frédérique Reibell

Ces deux concerts ont apporté la preuve musicale que les compositrices ont toutes leur place au côté de leurs confrères. L’enjeu n’est pas d’effacer le répertoire masculin, mais bien d’enrichir le répertoire des concerts et des conservatoires. C’est un pari gagnant-gagnant : les interprètes y gagnent une stimulation artistique et les mélomanes peuvent sortir de la routine des concerts.

Une étape indispensable, mais insuffisante

Cependant, on peut se demander si un festival consacré uniquement aux compositrices est réellement la solution pour réparer l’injustice de siècles d’invisibilisation. D’abord, ce type d’initiative a l’immense mérite de montrer qu’elles ont existé, qu’elles ont été relativement nombreuses, et surtout qu’elles ont composé des chefs-d’œuvre.

C’est une première étape. Mais c’est une étape qui représente aussi un risque non négligeable, celui d’enfermer les compositrices dans une case féministe sans rien changer à leur invisibilisation au quotidien. A titre d’exemple :  pour sa saison 2021-2022 l’Orchestre de Paris n’a programmé aucune femme compositrices. Zéro. Quant à l’Opéra de Paris, zéro opéra de compositrices. Cela n’est plus possible. En 2021 les programmateurs et programmatrices des grandes institutions publiques doivent se remettre en question. Il leur revient de bousculer leurs programmation pour laisser une plus grande place aux compositrices. C’est d’ailleurs assez simple, il suffit de demander à Clara

Du 25 juin au 1er août 2021 dans le Val d’Oise (95). Entrée : de 8 à 18 euros.  Réservations et renseignements