Graindelavoix © François Mauger

Pulsations : le cœur de Bordeaux bat plus fort

COMPTE-RENDU – Florilège des moments les plus marquants de cette deuxième édition du festival bordelais Pulsations, porté par Raphaël Pichon, chef de l’ensemble Pygmalion, qui dure encore jusqu’au 18 juillet et qui qui entend bien sortir la musique classique des sentiers battus.

1 – Les récits folklores de Sabine Devieilhe et Mathieu Pordoy

Samedi 3 juillet, rue Malby, hypercentre de Bordeaux. En l’église Notre-Dame, la soprano Sabine Devieilhe accompagnée du pianiste Mathieu Pordoy, a proposé un programme dédié aux légendes et récits folklores à la fois dramatiques et drôles.

Des œuvres comme Die bist die Ruh’ de Schubert, Les années de Pèlerinages de Liszt, Chanson du Rossignol de Stravinsky, Trois mélodies de Messiaen, Banalités (FP 107) de Poulenc ou encore des chants traditionnels russes, ont offert au public un voyage dans le temps et un retour en enfance.

Habituée des opéras, où la distance avec les spectateurs est grande, l’église a proposé à Sabine Devieilhe, un cadre plus intimiste, qui lui a permis d’établir directement une connexion avec son auditoire. Aux drames miniatures dépeints dans les œuvres, s’ajoutent la berceuse populaire Le Petit Chat triste ou l’opérette Schnock de Lucie Dolène au cours desquels le pianiste s’amuse à imiter le chat et le coq !

Sabine Devieilhe et Mathieu Pordoy © Warner Classics

Le festival Pulsations soutient les jeunes artistes, comme l’a rappelé Sabine Devieilhe sur scène, qui a profité de l’occasion pour introduire au public Beth Taylor, mezzo-soprano écossaise. Bras déployés comme la statue derrière elle, cette étoile montante a su maitriser les nuances et l’intensité des œuvres de Berlioz et d’Alexander von Zemlinsky.

Sa posture ainsi que les expressions inquiètes et graves de son visage ont plongé l’audience dans un moment émotionnel bouleversant. Rejointe par Sabine Devieilhe, les deux chanteuses ont interprété en osmose, Béatrice et Bénédict de Berlioz.

La soprano sublime aussi aux œuvres de Liszt, notamment la légendaire Die Loreley : « une nymphe aux pouvoirs merveilleux grâce à sa voix », selon Sabine Devieilhe. Sa voix déployée dans l’église Notre-Dame, et voilà que le charme opère. Ultime interprétation, Nuit d’étoiles de Debussy, et, alors qu’elle atteint les notes aigus avec une douceur sans pareil, c’est l’extase.

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2 – Sylvain Fabre habité par les quatre éléments

Le festival Pulsations dépasse également les frontières de la musique classique en proposant des créations inattendues. Le percussionniste baroque de Pygmalion, Sylvain Fabre, a rythmé le Rocher de Palmer, dimanche 4 juillet. À travers son spectacle improvisé, le musicien a défié les quatre éléments et dévoilé une création sonore percussive énergique. Habituellement peu sollicité dans le répertoire baroque, le percussionniste est sous le feu de la rampe.

Seul face à une dizaine d’instruments, il a jonglé aisément avec des sifflets, castagnettes, tambours, cymbales, tambourins… tenant du bout de ses doigts un monde sonore qu’il improvise entièrement. Ce véritable homme-orchestre n’est pas si seul puisque son bras droit, Christophe Ramin a enregistré en direct les boucles de son produites sur scène avant de les rejouer, pour donner de la profondeur aux improvisations du percussionniste. Rafales de vent, pluie incessante, feu crépitant et tremblements de terre sont dépeints avec efficacité par un percussionniste de talent. Sylvain Fabre, très à l’aise avec le public, n’a pas hésité à le mettre à contribution.

En sortant du thème des éléments; il a également proposé aux spectateurs de créer une polyrythmie sur la très inattendue comptine Frère Jacques ! Un spectacle familial dynamique et ludique.

3 – Josquin, le mort-vivant

Qui de mieux pour rendre hommage à Josquin Desprez, compositeur considéré comme le grand maître de la polyphonie vocale des débuts de la Renaissance, que l’ensemble Graindelavoix ? Lundi 5 juillet, l’ensemble de musique ancienne créé en 1999 par Björn Schmelzer, son chef, a offert un moment spirituel et intime dans la chapelle du Crous de Bordeaux. Un concert original, éloigné des multiples interprétations des chants funestes et macabres du compositeur.

Dirigé par Björn Schmelzer, chef dévoué et attentif, Graindelavoix s’est livré à la louange de ce compositeur fasciné par la mort, le regret et la mélancolie. L’ensemble renouvèle le genre, qui prône habituellement des voix harmonieuses et pures, en soulignant l’ironie de certaines pièces et en revisitant des chants en danses macabres populaires et entrainantes. Leur version de Petite Camusette est unique à en croire les nombreuses versions lisses proposées par d’autres ensembles.

Le décor est minimaliste, éclairé par de simples lumières tamisées. Graindelavoix est installé dans une disposition circulaire, caractéristique des ensembles a cappella. Ce cadre simple et efficace ne fait que renforcer les envolées célestes et les voix souterraines.

L’auditoire plongé dans le noir écoute avec attention les lamentations et les déplorations interprétées par le chœur flamand dans un français parfait. Les différents timbres de voix des sept chanteurs ainsi que le jeu du luth et de la cetera se fondent les uns aux autres de manière éloquente. La cohésion et la complicité de l’ensemble se traduisent également par les jeux de regards à l’intérieur du cercle.

Aux chants de Josquin Desprez se mêlent les trois complaintes émouvantes et déchirantes de Gombert, Vinders et Appenzeller écrites après la mort du compositeur. En intégrant ces chants rarement entendus, Graindelavoix met en perspective toute l’admiration ressentie pour Josquin. Ce programme intense a conquis le cœur du public qui, au bruit de ses applaudissements fait revenir l’ensemble pour une deuxième interprétation de Petite Camusette !

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4 – Jérusalem, un spectacle grandiose

Mercredi 7 juillet, la compagnie vocale et instrumentale La Tempête accompagnée de la chanteuse et compositrice bulgare Milena Jeliazkova et du baryton libanais Georges Abdallah ont dévoilé Jérusalem, en l’église Notre-Dame. À travers ce spectacle grandiose dirigé par Simon-Pierre Bestion, fondateur de la compagnie, ils ont exploré ensemble des répertoires traditionnels orthodoxes, yéménites, sépharades, arabes et melkites. L’association des œuvres est très bien imaginée, alternant œuvres connues (Vexilla regis de Liszt), œuvres vocales nouvelles (Mèn èntè de Zad Moultaka) et œuvres rares (Rah’halfak ya tayr des Frères Rahbani et Cantiga de vela de Maurice Ohana). Ils ont parvenu ainsi à tisser des liens entre les cultures méditerranéennes et les époques et se jouent des frontières et des identités.

La Tempête © D.R

La compagnie et les deux chanteurs développent un rapport intuitif et sensoriel aux œuvres en mobilisant nos sens : la vue pour la mise en scène spatialisée et l’ouïe pour la musique puissante. Le chœur et l’orchestre n’entrent pas directement sur scène et entreprennent une marche chantée et dansée autour du public. On peine à les distinguer dans la pénombre travaillée de l’église, mais leurs voix sont si intenses qu’on se laisse emporter. On s’aperçoit de l’étendue de la compagnie une fois arrivée sur scène aux côtés de l’hypnotisant Georges Abdallah et de la majestueuse Milena Jeliazkova. Pendant le concert, ils investissent tout l’espace qu’offre l’église et font surgir les voix et les rythmes de tous les côtés laissant ainsi l’audience sans repères et face à elle-même.

En clôture de cette belle et intense cérémonie, la compagnie a invité l’auditoire à sortir du monument en même temps qu’elle. Les voix se mêlent aux applaudissements et créent une résonnance presque mystique. La proximité entre les artistes et son auditoire devient encore plus grande lorsque cette grande fête prend fin sur la place de l’église. Un moment de partage et de proximité (à retrouver sur notre page Instagram) qui nous avait bien manqué. Avec le festival Pulsations, le cœur de Bordeaux bat plus fort…

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