À l’Abbaye de Fontfroide, Jordi Savall fait chanter l’histoire

FESTIVAL – Depuis plus de quinze ans, Jordi Savall pose ses valises à l’abbaye de Fontfroide pour le festival Musique et histoire. Durant ces quelques jours où la musique prend possession des murs de pierre d’ocre, le chef-musicien catalan propose une programmation qui porte sa marque et son identité d’artiste.

Cosmopolite, poétique et tourné vers le passé enfoui de la musique occidentale, le festival Musique et histoire offre des concerts toujours inattendus dans l’intimité d’un public d’habitués et de bénévoles, fidèles au poste depuis sa création. Des moments rares, comme celui auquel nous avons assisté, le 15 juillet, autour de la musique du monastère de las Huelgas (Burgos), dans l’Espagne des XIIe et XIIe siècles.

Dit comme ça, le programme a des faux airs de sujets de recherche pour thésard en mal d’inspiration. Mais comme toujours avec Jordi Savall, il ne faut surtout pas se fier aux apparences.  

Depuis plus de quinze ans, l’Abbaye de Fontfroide est le cadre du festival Musique et histoire. Il y a pire, non ?
Hespérion en espadrilles

Car dans une abbaye, on le sait bien, l’habit ne fait pas le moine. Les musiciens de l’ensemble Hespèrion XXI arrivent sur scène sans chichis, certains en espadrilles, d’autres en claquettes-chaussettes, avec des faux airs de campeurs hollandais, provoquant dans la salle autant de sourires amusés que de murmures inquiets.

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Pourtant, dès qu’ils soufflent dans leur flûte double, font tourner leur vielle à roue ou grattent les cordes de leur psaltérion, la magie opère ; nous voilà transportés dans un monde mystérieux et poétique pour un voyage d’une heure dans les contrées lointaines de notre histoire. Ce sont des maîtres d’un art méconnu, les sages fous de la musique ancienne. 

Jordi Savall, entouré d’Andrew Lawrence-King au psaltérion et des chanteuses de la Capella Reial de Catalunya.
Les voix du passé

Les chanteurs eux, sont plus apprêtés. Sous les caméras d’Arte, présentes pour capter un concert dans le cadre d’un documentaire sur Jordi Savall diffusé dans quelques semaines, les voix de la Capella Reial de Catalunya prêtent leur légèreté aux poèmes sacrés mis en musique il y a huit siècles par les nonnes d’un couvent de la région de Burgos.

“Cette musique est révolutionnaire pour l’époque, éclaire Jordi Savall en historien scrupuleux, et pas seulement parce qu’elle fait apparaître des harmonies complexes et un contrepoint sophistiqué. Elle est unique aussi parce qu’elle a été composée par des femmes, ce qui ne se faisait pas à l’époque. D’ailleurs, pour éviter les problèmes, ces partitions sont anonymes, comme l’étaient les femmes au Moyen Âge.”

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Comme toujours chez Jordi Savall, le passé dialogue avec le présent. L’air de rien, un message passe, habillé de la magie d’une soirée d’été et du doux mystère d’une langue étrangère. C’est là l’intérêt du festival Musique et Histoire : à défaut d’assister à un grand spectacle, on y apprend autant qu’on y rêve.