Festival de Verbier : montagnes magiques

FESTIVAL – Niché au cœur du Valais (Suisse), dans un cadre naturel grandiose, le festival de Verbier est le rendez-vous chic des mélomanes de la planète. Dans cette station de ski où l’on compte plus d’agences immobilières que d’hôtels, se côtoient chaque été les plus grandes stars mondiales de la musique classique.

A l’entrée de la Salle des Combins © Frédérique Reibell
Tous Anti-Covid

En 2020, la direction du festival de Verbier avait annoncé tôt l’annulation de sa 27e édition et avait misé sur le numérique pour compenser. Mais cette année, tout a été fait pour assurer la tenue de l’évènement dans le respect des contraintes sanitaires. Cela a exigé une grande souplesse dans la programmation, notamment dans les répertoires lyriques et symphoniques.

En effet, en début de festival, on a appris qu’à cause du Covid, certains musiciens du Verbier Festival Orchestra étaient mis à l’isolement et que l’orchestre ne pourrait pas jouer les représentations prévues. Certains concerts ont été annulés, tandis que d’autres ont été l’objets de changements de programmation, voire d’interprètes. Cette année, les concerts de musique de chambre et les récitals étaient donc un choix judicieux, mais aussi très luxueux, étant donné la pléiade de stars présentes à Verbier.

© Frédérique Reibell
Le charme discret de la bourgeoisie

Dans cette station de la jet-set où le prix du mètre carré des chalets en bois dépasse les prix de l’immobilier parisien, l’atmosphère est très détendue et bon enfant. Cette année, les visiteurs sont moins nombreux que d’habitude, ce qui permet d’apprécier l’air pur des montagnes suisses en toute tranquillité.

La proximité avec la nature est un atouts de ce festival qui séduit particulièrement les musiciens comme le reconnait le pianiste japonais Mao Fujita : “J’habite à Tokyo, qui est une ville très bruyante. Ici, chaque matin, quand j’ouvre la porte, je vois cette vue magnifique sur les montagnes. Cela m’aide beaucoup à me concentrer et pour créer un beau son au piano.” 

Verbier © Frédérique Reibell
Montagnes russes au piano

Comme à chaque édition, Verbier est l’occasion idéale d’admirer l’école “russe” du piano (qui ne se limite pas aux musiciens de nationalité russe, mais comprend des musiciens de l’ancien bloc soviétique) : Evgeny Kissin, par Sergei Babayan et Nikolaï Lugansky, les spectateurs de Verbier ont la chance de pouvoir être transportés sur des montagnes russes musicales par des géants du piano.

Une expérience grisante ! Lundi 19 juillet, Evgeny Kissin a comblé les spectateurs présents dans la salle des Combins, avec une sélection éclectique d’œuvres pour piano de Berg, Khrennikov, Gershwin et Chopin.

Dans ce programme intitulé Territoire insolite, nous avons pu apprécier la technique immense de Kissin, sa virtuosité et sa puissance. Malheureusement, l’acoustique de la grande salle des Combins, peu flatteuse pour le piano, ne permet pas d’apprécier toute la palette sonore du pianiste.

Et puis, nous avons regretté quelques écueils bien connus du jeu de Kissin : un manque d’expressivité et une trop grande attention aux détails, qui l’enferment dans une lecture trop analytique des œuvres jouées. Le public, lui, conquis d’avance, a réservé une véritable ovation au pianiste russe, qui l’a remercié avec de nombreux bis.

Evgeny Kissin © Janosh Ourtilane
Couleurs et nuances

Le lendemain, dans la salle plus intimiste de l’église de Verbier, le pianiste ouzbek Bezhod Aburaimov a déployé une somptueuse palette de couleurs et de nuances sonores. Comme tout digne représentant de l’école russe du piano, Behzod Abduraimov a les sonates de Domenico Scarlatti à son répertoire.

De ces sonates, le poète Gabriele D’Annunzio disait qu’elles ressemblent à des colliers de perles qui “se multiplient, stimulent de douces grêles, dévalent de tous les côtés, brillent, résonnent, sautillent”.

C’est toute la magie de cet univers qu’Abduraimov a conjuré grâce à un toucher perlé, doux et délicatement coloré et des phrasés raffinés dans la Sonate en si mineur, K. 27 et la Sonate en ré majeur, K. 96.

Eglise de Verbier © Frédérique Reibell
Voyage vertigineux

Changement total d’atmosphère avec les Kreisleriana de Robert Schumann, où Abduraimov saisit par le climat violent et angoissant qu’il insuffle d’entrée. Sculptant les ombres et les lumières de cette œuvre complexe, le jeune pianiste ouzbek construit avec une grande rigueur et une profondeur poétique bouleversante la tension dramatique d’une œuvre trop souvent exploitée pour mettre en valeur la maîtrise technique de l’interprète.

Une montagne russe émotionnelle, qui nous transporte vers des sommets de lyrisme et nous plonge dans des abîmes de mélancolie. Un voyage vertigineux !

Avec les Variations sur un thème de Corelli, Abduraimov conclut en beauté ce récital époustouflant et intense. Composée d’un thème, vingt variations et une coda, l’oeuvre de Rachmaninov est un tourbillon musical, dans lesquels les changements de climats sont aussi brusques que variés.

Une fois encore, on est stupéfait par la maturité et la maîtrise du pianiste ouzbek, dont le jeu atteint une plénitude sonore et une richesse harmonique peu commune.

Bezhod Abduraimov © Lucien Grandjean

On est stupéfait par la maturité et la maîtrise du pianiste ouzbek, dont le jeu atteint une plénitude sonore et une richesse harmonique peu commune.

Bluette romantique

Mardi soir, ce fut au tour du prince du piano russe, Nikolaï Lugansky, de faire vibrer le public du festival. En véritable aristocrate du piano russe, Lugansky a proposé un programme construit sur la tension entre classicisme et romantisme. Commençant par une lecture hiératique des transcriptions pour piano par Rachmaninov de la de partita n°3 pour violon de Bach Lugansky a ensuite plongé dans les tourments de l’âme romantique avec la sonate n°14 Au Clair de lune et la sonate n°32 de Ludwig van Beethoven.

Il a donné une interprétation saisissante de la première, avec un premier mouvement construit comme une marche funèbre lugubre qui introduit un climat angoissant dans une œuvre trop souvent interprétée comme une bluette romantique. 

À LIRE ÉGALEMENT : “Reportage avec les jeunes du Verbier Festival Orchestra”

Retour à Rachmaninov dans la troisième partie du concert avec une sélection d’Etudes-tableaux, où Lugansky nous a éblouis et émus par son intelligence musicale, son raffinement, et la poésie de son jeu. Loin de toute emphase et de tout sentimentalisme, il a démontré une fois de plus qu’il est le grand interprète actuel de la musique de Rachmaninov, et probablement son plus pur héritier, tant la noblesse de son jeu convient à l’oeuvre de son compatriote.

Nikolaï Lugansky est le grand interprète actuel de la musique de Rachmaninov, et probablement son plus pur héritier

Nikolaï Lugansky © Janosh Ourtilane
Un vent de fraîcheur venu du Japon

Entre ces deux géants du piano, une des pépites de cette édition du Festival de Verbier est le jeune pianiste Mao Fujita, lauréat de plusieurs prestigieux concours internationaux ces dernières années. C’est le directeur du festival Martin T:son Engstroem qui lui a demandé de venir au festival de Verbier pour interpréter l’intégrale des sonates de Mozart : “L’année dernière Martin est venu me voir après un concert et m’a dit : “tu devrais venir jouer l’intégrale des sonates de Mozart à Verbier”. A l’époque j’en connaissais trois. Il m’en restait 15 à apprendre.” 

En un an, il a programmé l’apprentissage des 15 autres sonates, et a émerveillé les mélomanes présents à ses concerts par sa grâce juvénile, sa virtuosité et son toucher aérien. D’apparence simples, les sonates de Mozart sont d’une redoutable difficulté : elles exigent une maîtrise de la forme, un jeu transparent, clair et sensible, ainsi qu’une imagination poétique capable de les rendre vivantes.

Et c’est ce qu’a su démontrer le jeune pianiste japonais mardi 20 juillet dans l’église de Verbier. La grande aisance et la joie pure qui semblaient l’animer pendant le concert a fait entrer un souffle de fraîcheur et de joie pure dans le festival.

Mao Fujita © Janosh Ourtilane
Amours contrariées

Pour le premier concert de l’orchestre des jeunes du festival de Verbier, leur nouveau directeur musical James Gaffigan a sélectionné un programme de musique russe exigeant et émouvant. En interview, le chef américain nous a expliqué qu’il a voulu que les jeunes musiciens de l’orchestre puissent interpréter des œuvres sur le thème de l’amour, et notamment de l’amour adolescent de Roméo et Juliette : “Ma plus grande inspiration pour ce programme était l’histoire de Roméo et Juliette, qui ont dans la pièce approximativement le même âge que jeunes musiciens de l’orchestre. Ainsi ces derniers peuvent jouer une musique qui leur parle, s’identifier au fait d’être amoureux, à la souffrance d’aimer et au fait de ce ne pas pouvoir voir l’être aimé.”

James Gaffigan et le Verbier Festival Youth Orchestra © Janosh Ourtilane

Mais ce programme russe, autour de l’ouverture fantaisie Roméo et Juliette de Tchaïkovski, de la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov et d’extraits du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev est aussi une excellente entrée en matière dans la musique russe : “Ce sont des oeuvres qui sont très difficiles, mais pas trop difficiles non plus, et qui sont une introduction parfaite à la musique russe”.

Gaffigan souhaite créer pour les jeunes musiciens du Festival Youth Orchestra (VFYO) un environnement sûr et bienveillant : “La chose la plus importante est de créer un environnement musical sûr. Nos étudiants peuvent faire des erreurs et poser des questions. Il est aussi important qu’ils apprennent à s’écouter mutuellement : c’est de la musique de chambre au plus haut point. A Verbier nous pouvons leur enseigner les outils de base du travail orchestral.”

Bien sûr, il y eut des erreurs, des problèmes de justesse et de mise en place, mais sous la direction rigoureuse, dynamique et engagée de Gaffigan les musiciens du VFYO ont réjoui les spectateurs dans ce programme romantique, interprété avec élégance, sobriété et sensibilité. Nul pathos inutile dans cette musique dramatique. Pendant le concert l’orchestre a gagné en précision et en cohésion, ce qui laisse augurer de très belles choses pour l’avenir de ces jeunes musiciens. 

Ode au romantisme allemand

Le concerto pour violon n°1 de Max Bruch est l’un des plus populaires concertos romantiques. Janine Jansen en a donné une interprétation virtuose, élégante et sobre mais malheureusement un peu trop sur la retenue, et nous a laissé un peu sur notre faim émotionnellement parlant. Elle était admirablement accompagnée par Sir Antonio Pappano et le Verbier Festival Chamber Orchestra, qui lui ont tissé un écrin orchestral majestueux.

Dans la sérénade n°1 de Johannes Brahms, grand ami de Bruch, Pappano et le VFCO nous ont séduit par une lecture équilibrée, lyrique et pastorale. Avec une gestique très ample, qui dessine les phrasés avec souplesse et dynamisme, Pappano sait remarquablement faire respirer, chanter, et danser cette oeuvre de jeunesse de Brahms.

Et surtout, chose capitale dans la musique de Brahms, il sait la faire avancer, et en cela il est magnifiquement suivi par les talentueux musiciens du VFCO, des musiciens confirmés, qui viennent du monde entier et prennent manifestement beaucoup de plaisir à jouer ensemble.

En 2021 le festival de Verbier a fait preuve de résilience pour proposer une programmation riche servie par des musiciennes et musiciens exceptionnels. Après un an d’annulations et de reports de concerts, ce festival est un moment de bonheur partagé et de communion collective autour de la musique. Un moment rare et précieux en des temps incertains.

Le Festival de Verbier continue jusqu’au 1er août. Informations sur le site du festival et une partie des concerts est enregistrée et disponible sur le site de Medici tv.