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Denis & Katya à Radio France Montpellier : et l’opéra ?

OPÉRA – Événement lyrique du Festival Radio France Montpellier, Denis & Katya s’articule autour de la mort de deux adolescents russes, qui ont vécu leurs derniers instants filmés en direct sur le réseau social Periscope. Un drame qui aurait mérité une mise en scène à la hauteur.

Lorsque Denis et Katya sont retrouvés morts, en novembre 2016, la presse les surnomme “les Roméo et Juliette russes”. Sans doute parce qu’ils étaient jeunes, beaux et que leur amour était impossible. Pour les médias, l’analogie est toute trouvée. Les deux adolescents de 15 ans vivent dans une petite ville de la région de Pskov en Russie, fuguent de chez leurs parents opposés à leur romance, et se cachent dans une maison de campagne.

Barricadé avec de l’alcool, des armes et des munitions, le jeune couple est menacé par la police et les forces spéciales. Biberonnés aux réseaux sociaux, Denis et Katya filment en direct sur le réseau social Periscope leur confrontation. Deux jours après leur fuite, ils sont retrouvés tués par balles. Suicide ou tirs des forces de polices, les circonstances exactes de leur mort demeurent inconnues. Officiellement, du moins.

Le compositeur Philip Venables et le metteur en scène Ted Huffman se sont emparés de ce drame pour monter un opéra scénique, qui s’articule autour de témoignages de proches et témoins. Comment ne pas penser à Innocence de Kaija Saariaho, joué au Festival d’Aix-en-Provence début juillet et qui, un mois plus tard, continue de nous hanter ? La pièce de la compositrice finlandaise, désormais entrée au Panthéon des opéras, raconte elle-aussi un fait-divers tragique, une tuerie de masse dans un lycée, et le traumatisme profond laissé sur l’entourage.

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Une centaine de scènes

Joué une première fois en 2019 à l’Opéra de Philadelphie, Denis et Katya, s’attache à l’impact laissé par de tels évènements. Dans un décor extrêmement sommaire, les uniques chanteurs de la pièce, la soprano Chloé Briot et le baryton Elliot Madore, n’interprètent pas comme on aurait pu y penser, Katya et Denis.

Mais, en alternance, une journaliste, un ami, des professeurs, un ambulancier ou un adolescent… une centaine de scènes qui racontent ainsi le drame et ce qui l’entoure, sans jamais évoquer directement les sentiments des deux adolescents. Les héros de l’histoire demeurent inconnus.

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Cacophonie

A l’instar d’un documentaire, Denis et Kathya veut être dans la justesse du dialogue et du récit. Avant le chant, il s’agit d’abord de raconter une histoire. Seulement, ce n’est pas ce qu’on est venus chercher à Montpellier. Et à la fin de la pièce, à l’après-concert autour d’un verre, en se brossant les dents plus tard, ou le lendemain matin au café, la question demeure : et l’opéra dans tout ça ?

Oui, Chloé Briot et Elliot Madore sont de formidables interprètes. Disposés aux quatre coins de la scène, les quatre violoncellistes (Cyrille Tricoire, Sophie Gonzalez del Camino, Yannick Callier et Camille Supéra) qui les accompagnent s’imposent et placent la musique au cœur de la narration. Au fil des scènes, ils permettent avec un tempo énergique et des traits stridents d’intensifier l’horreur et la sidération, et d’appuyer par une succession de thèmes courts les moments les plus violents ou dramatiques du récit.

Cette présence sonore bien trop forte crée par moments l’oppression, et au bout d’une heure… la saturation. Des micros viennent amplifier les voix des chanteurs : grave erreur. On frôle la cacophonie, certainement fait exprès, pour illustrer celle qui entoure ce fait-divers dramatique.

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Voyeurisme

Au fond de la scène, sont projetés des commentaires abjects d’internautes qui assistaient aux dernières heures de Denis et Katya sur Periscope. Les différents points de vue narratifs s’interrompent parfois de conversations Whatsapp entre le compositeur et le metteur en scène, qui discutent des vidéos des deux amoureux et des photos de leur mort, et convoquent ainsi notre voyeurisme. Le poisson mord à l’hameçon : en rentrant, on tape sur Google et YouTube le nom de Denis et Katya. Mais étions-nous venu voir un opéra ou un true-crime Netflix ?