© Valentine Chauvin

FESTIVAL – Le festival international de piano de la Roque-d’Anthéron a consacré la journée du 16 août aux compositrices. L’occasion rêvée d’entendre des pièces trop peu, ou jamais jouées.

Dans le majestueux parc du château de Florans, à la Roque-d’Anthéron, les cigales accompagnent nos pas, haut perchées dans les arbres. Un piano trône dans un auditorium éphémère. Quelques mètres plus loin, un autre se cache entre deux grandes allées de platanes. A la tombée de la nuit, on aperçoit des papillons survoler les musiciens, et au petit matin, une libellule se poser sur le chapeau de paille d’un spectateur.

Lumineux, éclectique, bouillonnant : le festival international de piano de la Roque-d’Anthéron est une fête où les plus grands interprètes de ce monde se pressent chaque année. L’occasion pour eux de proposer leurs programmes et grands classiques du piano. Mais aussi, parfois, des pièces méconnues.

Récital découverte

Exemple lundi 16 août, lors d’une journée consacrée aux compositrices. Au matin, Marie-Catherine Girod ouvre le bal. Durant l’ensemble de sa carrière, la pianiste a contribué à la découverte de répertoires oubliés : ceux des compositeurs comme Abel Decaux, Paul Le Flem et Pierre-Octave Ferroud.

Nouvelle démonstration faite, avec Regard de femmes, nouvel album qui sortira ce 27 août chez Mirare. Une réussite d’interprétation, dont elle a livré à la Roque un échantillon. Un récital hétérogène et riche en émotions, hommage à huit compositrices. Il y a celles qu’on ne présente plus : Clara Schumann, Mel Bonis, Louise Farrenc, Fanny Mendelssohn, Amy Beach, Cécile Chaminade, et d’autres moins connues, même des initiés. Jeanne Barbillon, dont la pianiste a choisi le diptyque Provence : Bord de mer, le soir, et Fête de soleil, et Henriëtte Bosmans avec ses Six Préludes. Des pièces qu’elle a transcrites et donné à entendre pour la première fois.

Successions d’ambiance et couleurs, ces œuvres sont toutes différentes, à l’image de ces femmes. Qu’ont-elles en commun finalement ? Leur genre, leur persévérance, leur science musicale très certainement. Et l’interprétation de la pianiste. Opiniâtre et combative, Marie-Catherine Girod habite les œuvres qu’elle joue, et fait résonner leurs voix intérieures au fil des notes.

En sortant de ce récital, on se précipite sur son disque, pour intégrer ces nouvelles œuvres à notre répertoire d’auditeur.

à lire également : “Saxophone : le quatuor Ellipsos fait revivre Fernande Decruck”
Récital engagé

Quelques heures plus tard, forte de sensibilité et d’un caractère très énergique, la pianiste Célia Oneto Bensaid assume un récital engagé, à la frontière du militantisme. On le sait, la pianiste a pour souhait de donner de la visibilité aux compositrices. Cette fois, elle fait entendre quatre des Femmes de légende de Mel Bonis, des pièces qui évoquent des destins tragiques d’héroïnes (Mélisande, Ophélie, Desdémone et Viviane). Intéressée par le travail de la compositrice Camille Pépin, elle fait découvrir Number One à ceux qui n’auraient pas écouté son album Métamorphosis (paru en mai chez NoMad Music), une pièce étonnante aux inspirations américaines, riche de textures et jets de sons.

Au centre de son programme la pianiste a choisi d’interpréter dix des Dix-huit pièces pour piano d’après la lecture de Dante, de Marie Jaëll. Ces œuvres aux atmosphères très contrastées, sont réparties en trois cahiers (Ce que l’on entend dans l’Enfer, Ce que l’on entend dans le Purgatoire, Ce que l’on entend dans le Paradis) et ont été très peu jouées.

LIRE ÉGALEMENT : “Marie Jaëll (1846-1925), le piano de couleurs”

Composées alors que Marie Jaëll a plus de cinquante ans, ces pièces dévoilent l’immense travail et passion qu’elle avait pour la pédagogie, le jeu de mains et la vocalité. Après cet avant-goût, on attend désormais que Célia Oneto Bensaid nous propose d’écouter au disque l’intégrale de ces pièces, sur lesquelles elle travaille depuis deux ans.

© Valentine Chauvin
Récital bovarien

Enfin, le soir, le pianiste David Kadouch a choisi de consacrer son récital à Madame Bovary, personnage central du roman éponyme de Gustave Flaubert (1857). A travers un programme où les œuvres de Fanny et Felix Mendelssohn dominent – mais où sont convoqués Chopin, Louise Farrenc, Liszt, Delibes et Clara Schumann – le pianiste fait le récit très intime de la vie tragique d’Emma Bovary.

Au fil des mois (Mai, Juin et Mars, de Mendelssohn), il fait vivre la torture de l’esprit d’Emma, bloquée dans une vie domestique profondément ennuyeuse. Accrochée à ses romans, elle passe son temps à sa fenêtre, et préfère le fantasme d’une autre vie. Finalement, ramenée à la réalité de son existence sinistre, elle ne trouve comme issue que le suicide. Un récital brillant – dont le vent ce soir-là a pu perturber l’écoute… – à la frontière du cycle vocal, qu’on se plaît à imaginer décliné : avec des comédiens de théâtre, des chanteurs lyriques ou des performances chorégraphiques…

Prolongé, décliné, redonné : cette journée de découverte musicale a donné envie, à chaque récital, de renouveler l’expérience. Et de donner à entendre au monde les œuvres de ces compositrices.

© Valentine Chauvin