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Festival de La Chaise-Dieu : une 55e édition inoubliable

COMPTE-RENDU – La 55ème édition du festival de la Chaise-Dieu a finalement bien eu lieu, malgré la pandémie et les contraintes d’accès au site. Entre tradition musicale et audace de programmation, elle est à marquer d’une pierre blanche.

La Chaise-Dieu a toujours été un laboratoire de jeunes ensembles baroques et a su accompagner par exemple l’ensemble Pygmalion et Raphaël Pichon à leurs débuts en 2006. On connaît leur succès depuis. Aujourd’hui, le directeur Julien Caron a fait le choix d’accueillir en résidence l’ensemble Les Accents, dirigé par Thibault Noally.

Un choix avisé et payant. Après une sublime redécouverte en 2019 du Martitio di Santa Teodosia d’Alessandro Scarlatti, (qui avait fait l’objet d’un album sorti chez Aparté), la résidence des Accents a accouché cette année de la redécouverte d’un sublime San Filippo Neri du même Scarlatti.

T. Noaly ©B.Pichene
Scarlatti en majesté

Cette œuvre de la maturité est centrée sur la figure de Saint-Philippe Neri, fondateur de la Congrégation de l’oratoire à Rome en 1575, pionnier de la musique sacrée et de ce qui deviendra, plus tard, l’oratorio.

Écrite pour quatre voix solistes et orchestre (soprano, alto, ténor, contre-ténor, ténor), elle exulte d’une joie sincère, d’une écriture contrastée, qui tranche avec les habituels arias dramatiques des oratorios du même Scarlatti. Le violoniste et chef Thibault Noally en restitue toute la richesse avec un engagement de chaque instant, à la tête des Accents en tous points excellents et investis.

Thibault Noally respire la musicalité. Il n’oublie pas que l’oratorio est aussi du théâtre sacré, et fait ressortir ces moments où la musique embrasse la dramaturgie : les violons aériens qui symbolisent l’envol de la colombe dans l’aria de San Filippo, “Colomba , que vola“.

Anicio Zorzi Giustiniani campe un San Filippo de grande classe, où son timbre chaud, sa très bonne diction et son engagement dans le rôle du Saint font merveille.

Viennent ensuite les trois rôles allégoriques : Blandine Staskiewicz (la Charité) possède un très joli timbre, et malgré quelques difficultés à vocaliser dans un rôle exigeant, compense par un sens dramatique accompli.

Anthea Pichanik (l’Espérance) déploie un timbre chaud et une théâtralité communicative qui donne toute l’ampleur à un rôle qui porte bien son nom. Enfin, Paul-Antoine Benos-Dijan (la Foi) est une réelle découverte et un nom à suivre dans le petit cercle des contre-ténors : une voix déjà très ample, un timbre de velours et une vraie incarnation.

Un concert important et un ensemble à suivre absolument dans ce répertoire : cela donne déjà envie de savoir ce qu’ils vont nous proposer l’an prochain, toujours dans le cadre de leur résidence à la Chaise-Dieu

L’aurevoir de Roberto Fores Veses

Après dix ans à la tête de l’Orchestre national d’Auvergne (ONA), Roberto Fores Veses va voguer vers d’autres cieux en laissant derrière lui un orchestre à son plus haut niveau. Dix ans d’invitation à la Chaise-Dieu également se sont achevés sur un concert mémorable avec en point d’orgue l’arrangement pour orchestre à cordes de La Jeune Fille et la Mort de Schubert par Gustav Mahler.

Roberto Fores Veses ne perd jamais de vue qu’il s’agit d’abord d’un quatuor à cordes et fait sonner son orchestre comme tel, avec un minimum de vibrato et un son d’ensemble qui frôle la perfection. L’engagement des musiciens et particulièrement des chefs de pupitres est jouissif. Le plaisir de jouer cette musique qui passe par tant d’émotions est palpable et le public ne s’y trompera pas en réservant un accueil enthousiaste au dernier concert du chef espagnol, habitué des lieux et de sa riche acoustique, avec laquelle il joue avec délice.

En début de concert, les élèves de l’internat d’excellence du collège de la Chaise-Dieu se sont assis aux côtés des musiciens de l’ONA pour jouer des extraits des Sept Dernières Paroles du Christ de Haydn, œuvre parfaitement idéale dans l’écrin de l’abbatiale.  Ces élèves avaient travaillé à l’auditorium de La Chaise-Dieu pendant l’année avec Roberto Fores Veses et il faut noter un engagement et surtout un son d’ensemble homogène. Ils ont su se fondre dans l’orchestre sans problème. Un modèle de programme intelligent, pensé sur une saison entière et donnant lieu à une restitution de très bon niveau.

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Un Rameau à se damner

En concert de clôture du festival, Julien Caron a réinvité  Marc Minkowski et ses Musiciens du Louvre, qui avait donné il y a trois ans une mémorable Passion selon Saint Jean de Bach. Changement complet de répertoire avec la nouvelle version de leur Symphonie imaginaire de Jean-Philippe Rameau.

On se souvient du succès discographique du premier opus sorti en 2005. En voici la seconde version, avec, comme pour une symphonie de Mahler, l’introduction de la voix dans un programme intelligent, équilibré et tout aussi contrasté que la première version. La science des Musiciens du Louvre et de Marc Minkowski dans cette musique n’est plus à prouver : l’énergie débordante, les nuances exacerbées, le théâtre sont toujours là, comme au premier jour.

C’est un Rameau bien vivant que nous propose cet ensemble, une musique d’une modernité insolente servie également par la voix du baryton Thomas Dolié : diction, timbre ample et sombre, incarnation des rôles et cette émission jamais poussée et toujours expressive, passant du fortissimo aux sotto voce les plus déchirants (comme dans cet air d’Anténor dans Dardanus, le point d’orgue de cette soirée). Dans les raretés, il y a cette ouverture d’Acanthe et Céphise, avec ses clarinettes solaires et sa grosse caisse martiale, qui regarde presque déjà vers Berlioz.

En ouverture, choix plus étrange : le célèbre Double concerto pour violon de Bach qui contraste un peu trop avec la suite du programme mais qui reste magnifiquement interprétée par Thibaut Noally et Nicolas Mazzoleni. Un concert de clôture en forme apothéose avec un accueil public triomphal qui redonne espoir dans ce contexte si morose et promet encore un bel avenir au festival de la Chaise-Dieu.