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COMPTE-RENDU – Né de la fusion de deux institutions musicales de la côte basque, le tout nouveau Festival Ravel à Saint-Jean-de-Luz (64) ne cache pas son ambition internationale. Après un faux départ avec l’annulation de l’édition 2020, la première édition qui se tient du 22 août au 10 septembre tient-elle ses promesses ? Après avoir suivi la première semaine, on fait le point.

ll est toujours émouvant d’assister à la naissance d’un festival. Et plus encore quand ce nouveau-né possède le potentiel pour devenir l’un des plus grands festivals classiques de France.

Le Festival Ravel repose sur la fusion de deux institutions solides nées il y a cinquante ans : l’ancien festival Musiques en côte basque qui a fièrement animé la vie musicale locale et l’Académie Ravel qui a formé des grands noms du classique. Le Festival Ravel a de nombreux atouts pour se dresser au sommet.

“The place to be”

Salzbourg a son festival Mozart. Bayreuth son festival Wagner. Leipzig a Bach, etc. Saint-Jean-de-Luz veut se faire une place parmi ces cités. Comme Salzbourg, la charmante ville de la côte basque est une destination touristique attractive, entre mer et montagne, adoubée par les impératrices d’hier (Eugénie) et d’aujourd’hui (Madonna).

Encore faut-il que les plaisanciers deviennent des festivaliers. Marc de Mauny, le délégué général du Festival et de l’Académie Ravel (qui accompagné la carrière fulgurante du chef Teodor Currentzis en Russie, excusez du peu) a eu une idée géniale : ouvrir cette première édition, le dimanche 22 août, avec une parade… autour de marionnettes géantes des compositeurs Maurice Ravel, Camille Saint-Saëns et Igor Stravinsky !

Construites par la Compagnie KiliKa, ces géants articulés de papier mâché, tradition du Pays basque, ont déambulé à Ciboure et Saint-Jean-de-Luz aux sons de la musique basque, de L’Oiseau de feu de Stravinsky ou du Boléro de Ravel, joués par les jeunes musiciens professionnels de l’Académie Ravel.

Les Jeunes de l’Académie Ravel font danser les enfants et marionnettes de Stravinsky, Ravel et Saint-Saëns ©Komcébo
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Connaissez-vous Ravel ?

Le festival Berlioz à La Côte-Saint-André a montré la voie : les génies sont des sources inépuisables d’inspiration pour les directeurs artistiques (en l’occurrence le brillant Bruno Messina). Maurice Ravel est si connu par ses “tubes” (Boléro et concertos), qu’on ignore à peu près tout le reste : son amour pour la culture basque, ses positions politiques, son héritage baroque, son ouverture à la création, au jazz, etc.

Les directeurs artistiques Jean-François Heisser et Bertrand Chamayou ont montré dans cette première édition que rien ne serait oublié… ni survolé. Le Quatuor à cordes de Ravel (joué par les Modigliani qui en ont fait leur passeport international) est ainsi mis en perspective par les plus rares Trois Pièces pour quatuors à cordes de Stravinski.

Les deux directeurs et pianistes ont donné un concert à deux pianos où la Valse de Ravel était introduite par Les Trois Valses romantiques de Chabrier, partition alliant humour, maîtrise et beauté. Sous les doigts du maître et de son ancien élève, on a aussi pu entendre Le Ruban dénoué de l’ami Reynaldo Hahn : un cycle étonnant de pièces pour deux pianos, écrites pendant la Première Guerre mondiale et évoquant le souvenir d’un Paris insouciant. Le monde a encore beaucoup à apprendre du merveilleux monde de Maurice Ravel.

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Du nouveau dans l’ancien

Un grand festival ne doit pas se contenter d’exploiter les gloires du passé. Il doit aussi se tourner vers l’avenir. On pense au festival de musique ancienne d’Utrecht (Pays-Bas) qui accueille le meilleur de la recherche musicologique et l’offre au public via colloques et conférences. Ainsi, Jean Echenoz, prix Goncourt et auteur de Ravel (l’un des plus beaux livres sur le compositeur), est venu en conférence avec Ramon Lazkano évoquer leur projet d’opéra sur Ravel.

Le festival est aussi l’occasion d’expérimenter un dispositif sonore perpétuel et en temps réel imaginé par Philippe Manoury. Dans la maison de Louis XIV – célèbre bâtisse luzienne où séjourna le roi pendant son mariage – le visiteur peut entendre Skala, une œuvre qui, selon un algorithme précis programmé par Manoury, “compose” en direct une formule musicale unique et éphémère. Une formidable confrontation entre patrimoine et création contemporaine.

Un grand festival ne doit pas se contenter d’exploiter les gloires du passé. Il doit aussi se tourner vers l’avenir.

Les églises extraordinaires du Pays basque

La fête : c’est souvent ce qu’il manque à certaines manifestations qui ont oublié le sens premier du mot festival. La fête, lors de cette première semaine ravélienne, est venue de ce mariage royal “reconstitué” par l’ensemble Le Poème harmonique et la compagnie La Tempête.

Le 9 juin 1660, Louis XIV et l’infante d’Espagne Marie-Thérèse s’unissent à Saint-Jean-de-Luz, à la frontière entre leurs deux pays, ville stratégique pour marquer une paix essentielle à l’Europe. La cour vient sur la côte basque et avec elle des musiciens qui signeront la bande-son du mariage : Jean-Baptiste Lully et son Grand Motet pour la paix bien sûr mais aussi Jean Veillot, Francesco Cavalli ou encore Juan Hidalgo.

Le chef Vincent Dumestre s’est plongé dans les archives pour faire revivre en un concert l’esprit de ce mariage (une messe de trois heures et des mois de festivités !). Un disque de ce concert plein d’énergie est prévu, on l’entendra à Versailles le 3 juillet 2022, et le Festival Ravel imagine redonner ce concert pour une captation vidéo. Il faut dire que l’église basque où ce mariage eut lieu est un décors grandiose, festif et royal. Un parfait accord entre un programme et un lieu.

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Il reste encore tant d’atouts à lister : la beauté des églises de Ciboure et de Saint-Pée-sur-Nivelle, les artistes “du coin” comme les sœurs Labèque ou le compositeur David Chalmin, les stars de la musique attirées par le berceau de Ravel comme le chef Riccardo Chailly attendu le 10 septembre… mais nous en reparlerons. Le Festival Ravel ne fait que commencer son ascension.