(c) Stefaan Temmerman

Kris Defoort : “The Time of Our Singing décrit ma vie”

INTERVIEW – La Monnaie de Bruxelles ouvre sa saison avec The Time of Our Singing, l’adaptation en opéra du merveilleux roman à succès de l’américain Richard Powers qui pose la musique comme arme contre le racisme. La partition est signée Kris Defoort.

The Time of Our Singing (en français, Le Temps où nous chantions) de Richard Powers est sans doute l’un des plus beaux romans américains parlant de musique. Sacré meilleur livre de l’année, en 2003, par le New York Times et le Washington Post, ce roman est une saga familiale sur fond de tensions raciales aux États-Unis.

Pour transformer ce chef-d’œuvre de la littérature en opéra, La Monnaie de Bruxelles a sollicité le librettiste Peter van Kraaij et le compositeur Kris Defoort, dont la musique navigue naturellement entre classique et le jazz. Il a partagé avec nous son enthousiasme pour ce projet.

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Pourquoi adapter ce livre ?

Kris Defoort. Je lis beaucoup mais je n’ai pas envie de faire un opéra à chaque lecture. Avec The Times of Our Singing, ce fut immédiat. En 2009, à la première de mon second opéra intitulé The House of Sleeping Beauties (inspiré du roman Les Belles Endormies de l’écrivain japonais Yasunari Kawabata, paru en 1961 NDLR), j’ai donné ce livre à Peter de Caluwe (le directeur de La Monnaie à Bruxelles)… J’ai été bouleversé par l’histoire de cette famille, dont les membres sont liés par la musique.

Le père, David est un juif allemand réfugié en 1939 aux États-Unis. Mélomane, il se rend à un concert de la contralto afro-américaine Marian Anderson et rencontre Delia, une jeune soprano noire. Ils auront trois enfants : Jonah qui deviendra chanteur, Joe, pianiste et Ruth, militante pour le mouvement américain des droits civiques. L’amour de cette famille pour la musique est leur seul moyen de sauvetage face à la ségrégation et au racisme. Les mots de Richard Powers pour décrire comment ils chantent ensemble sont bouleversants.

Time of Our Singing © Hugo Segaer
En quoi cette histoire résonne avec votre musique ?

Ma musique est faite de la mémoire de cette musique là. The Time of Our Singing décrit ma vie, en fait ! J’ai parcouru plein de domaines musicaux, du baroque et du jazz. J’ai fait de la flûte à bec baroque dans les années 1970, de la musique contemporaine, et du jazz. Quand je lis les passages où le père est à Gant pour écouter Philippe Herreweghe (grand chef baroque belge, NDLR), je me suis dit “c’est pas possible !”. Le livre évoque de nombreuses œuvres classiques et de jazz mais je ne les cite pas dans ma musique car je déteste les pastiches. Si je dois citer un air de Bach à cause du livret par exemple c’est quelques secondes à peine.

Pour moi, la musique puise dans une source très profonde. C’est ainsi que je peux exprimer mes chagrins, la solitude et tout ce je ne sais pas nommer.  La question de la ségrégation raciale peut nous toucher même si nous n’y sommes pas directement confrontés.

Avez-vous gardé une place à l’improvisation ?

Dès l’écriture, tout part de l’improvisation : j’improvise au piano et j’orchestre tout de suite. L’opéra est écrit pour 19 musiciens de l’orchestre de La Monnaie, dirigés par le chef Kwamé Ryan et pour un quartet de jazz fondé par le saxophoniste américain Mark Tuner. Ces derniers ont des moments d’improvisation. J’en ai également prévu pour les musiciens classiques, alors que ce n’est pas dans leur tradition. Je leur donne du matériel très concret par exemple cinq notes qu’ils peuvent jouer dans n’importe quel ordre et des indications comme “irrégulier”, “lent”, “vite”. Les musiciens classiques peuvent exécuter avec subtilité la même chose chaque soir, même des passages très difficiles. Il faut donc leur rappeler que ces moments sont des improvisations, qu’ils ne doivent pas refaire la même chose que la veille. Classique ou jazz : je peux prendre le meilleur des deux traditions.

Quel est votre moment préférée du roman ?

Outch ! Je ne me souviens plus car depuis cinq ans je suis plongé dans le livret qui est différent du roman. 80 % du livre est parti, les passage sur la musique notamment ! Peter van Kraaij et moi avons travaillé deux ans : nous racontons le roman de manière chronologique. Tous les personnages sont sur scène ce n’est pas seulement Joe, le fils qui raconte l’histoire de sa famille.

J’aime le passage où Delia lit la lettre de sa mère après la dispute entre son mari et son père (sur la bataille des mémoires entre noirs et juifs). La fille demande à sa mère de l’aide pour l’arrivée de son troisième enfant. Elle refuse en écrivant “tu as fait tes choix, j’ai fait les miens”. Ce passage me donne la chair de poule. Ou alors la mort du chanteur, à la toute fin… c’est poignant et la musique est… magnifique ! (rires)

Du 14 au 26 septembre à La Monnaie de Bruxelles. Infos et réservations ici.