La playlist classique de Remi Huppert, écrivain

PLAYLIST – Remi Huppert est le frère de, mais il n’aime pas qu’on s’y attarde. Consultant en management et développement international, il a également publié 12 romans et essais, dans lesquels la musique tient une place importante. Sa playlist montre son attachement aux œuvres “habitées”.

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Dans son dernier livre, Lettre à Moïse, (éditions du Petit Pavé) Remi Huppert retrace le parcours de son grand-père, né en Hongrie, jeune adulte à New York puis arrivant à Paris à la veille de la Première Guerre mondiale, dans un style élégant, fin et doucement mélancolique.

Laissons-le se présenter à nous par sa playlist interposée…..

Padre Antonio SOLER, Sonate en Fa dièse Majeur


“On ne joue plus guère Antonio Soler (1729-1783). C’est dommage, il est presque de la trempe d’un Bach ou d’un Scarlatti. Mario Raskin, talentueux claveciniste français d’origine argentine que j’ai eu le plaisir de connaître, a fait notamment revivre avec bonheur la Sonate en Fa dièse Majeur. Inventive, printanière, enjouée de bout en bout, elle met de bonne humeur.

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Johann Sebastian BACH, Les Variations Goldberg


Au commencement, les tremblements, les larmes, les angoisses, puis le défilé des notes, défi des épreuves. Bach, il faut s’y faire, parle rébus. Les mains hésitent, s’enlacent, se chevauchent. Les clavecins de jadis permettaient d’étager les mains. Les pianos n’ont plus qu’un clavier. Maîtriser l’enchevêtrement des notes, la rigidité des doigtés donnent un trac fou. L’échec guette. Le mal perdure, dont un travail mesure par mesure dénoue les tourments et la peur.

Car le Cantor de Leipzig détient l’art de trouver une solution à chaque difficulté. Ô clémence ! Au découragement succèdent force et agilité. Les mains s’assouplissent, les tâtonnements surmontent la tension, les aspérités deviennent invisibles. Se convaincre qu’une partition est jouable suffit au premier pas. Commençons donc. Dénouer résiste à l’effort mais récompense par la joie d’accomplir, en s’inspirant bien entendu des idéaux inatteignables des plus grands.

Wolfgang Amadeus MOZART, Sonate n°10 en Do majeur K 330


Tout commence par un babillage. Chez Mozart, les notes viennent naturellement sous les doigts. Il ne faut pas s’y fier, génie, grâce et légèreté vont de pair. L’andante cantabile, à mi-parcours, nous invite au recueillement. La transition en mode mineur, au milieu du mouvement, reçoit nos peines, toutes nos peines, avant la fin, en Fa Majeur, où revient l’espérance.

Dans cette prière, car Krystian Zimerman ne verrait sans doute pas d’autre façon de qualifier les choses, Mozart conjugue émotion et élévation, simplicité et dépouillement, comme saura le faire plus tard Schubert. A écouter, ou jouer, par temps de déréliction, lorsque, tout semblant perdu, il nous faut espérer à nouveau.

Franz SCHUBERT, An die Musik


Quand on accompagne un chanteur, cet hymne universel procure un sentiment de communion ineffable entre les deux interprètes. On peut aussi le jouer au piano seul, comme une oraison du soir.

Frédéric CHOPIN, Mazurka op 41 n°3


Chaque Mazurka de Chopin est un jardin, comparable à quelque haïku célébrant l’évanescence. L’opus 41 n°3 est bref entre tous. A partir d’une série d’accords répétés quatre fois, la danse paysanne s’élève et retombe, élan aussitôt brisé. Pas de place pour l’héroïsme, moins encore pour la grandiloquence. Les trouvailles, elles, sont souvent géniales, comme celle qui consiste, d’un quart de soupir, à faire respirer l’œuvre à intervalles réguliers, en vue d’un nouveau départ. Chopin y est tout entier, finesse, émotion, tendresse comprises. Faut-il toujours faire long en musique ?

Claude DEBUSSY, Préludes. Livre II. La puerta del Vino


C’est une affaire entendue, Claude Debussy n’est jamais allé en Espagne. Il l’approcha de près à l’été 1917 lorsque, malade et affaibli, il séjourna à Saint-Jean-de-Luz, dans l’indifférence générale. La France, il est vrai, était en guerre. Il n’avait pas besoin de franchir la frontière, son âme l’avait fait depuis longtemps. Federico Garcia Lorca, poète et dramaturge de génie comme l’on sait, mais aussi pianiste et prosateur méconnu, rendit hommage à l’andalousisme du français, qu’il savait inné. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter, dans Estampes, La Soirée dans Grenade ou dans Préludes I La Sérénade interrompue magistralement rendue par Michelangeli. Debussy me bouleverse. Il comprenait la musique comme personne, Alicia de Larrocha aussi.

Alexandre TANSMAN, Isaïe le Prophète


À Łódź, ville natale de Tansman, j’ai pataugé dans la neige pour m’imprégner de la ville, écrivant alors La Partition de l’exil, retraçant la vie du compositeur. Au cimetière, des allées sans fin, des sentiers, des arbres. Une mousse humide recouvre les tombes anciennes, au-delà, des bornes minuscules s’alignent par centaines sur un immense champ dénudé.

Les hommes, femmes et enfants du ghetto, les gazés des camps n’ont pas laissé d’autres vestiges. L’oratorio majestueux de Tansman les immortalise de façon bouleversante. Il aurait fallu un séisme pour briser son désir de rendre mémoire aux millions de Juifs exterminés durant la Seconde Guerre mondiale et saluer à sa façon la création de l’État d’Israël.

Les peuples grondent comme grondent les eaux puissantes,  se cachent jusqu’à ce qu’ait passé la fureur, en attendant que Yahvé sorte de sa demeure pour châtier la faute des habitants de la terre. Alors, Israël bourgeonnera et fleurira, viendront ceux qui se meurent au pays d’Assur et adoreront Yahvé sur la montagne sainte, à Jérusalem  … Ainsi s’achève l’oratorio Isaïe le Prophète. Rien n’en réduira la durée, encore moins la portée.”

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