© Bernd Uhlig

The Time of Our Singing, un opéra de notre temps

COMPTE-RENDU – La Monnaie de Bruxelles a ouvert sa saison avec la création d’un opéra qui dénonce avec puissance la haine raciale, toujours au cœur de l’actualité.

Certes, on est toujours heureux de se plonger dans l’histoire de Violetta, la prostituée de luxe du XIXe siècle dans La Travatia, la grande prêtresse Norma, ou de Perceval, le chevalier du Moyen Âge. Leur destin nous passionne et il peut même nous bouleverser quand il résonne avec notre propre vie. Que dire alors quand un opéra se passe à notre époque ? The Time of Our Singing, présenté depuis le 15 septembre à La Monnaie de Bruxelles, raconte une histoire de notre temps.

Inspirée du roman éponyme de Richard Powers (Le Temps où nous chantions, en français), cette nouvelle œuvre lyrique de deux heures et demie croise les destins de plusieurs membres d’une famille métisse qui affrontent le racisme dans les États-Unis de 1930 à nos jours.

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Dès le lever de rideau de cette représentation du 16 septembre on est en terrain familier. Le décor et les costumes sont d’une grande simplicité : des tables et des chaises que les chanteurs/acteurs vont déplacer au gré des scènes, un piano droit, des tenues des années 1950 et 1960 qui pourraient être celles de nos années 2020.

Des images d’archives de la télévision marquent quelques grands faits dans la lutte pour les droits des personnes noires : le grand concert hautement symbolique de la mezzo Marian Anderson en 1939, la marche sur Washington de Martin Luther King et son assassinat en 1968, le meurtre de Rodney King en 1992 par quatre policiers de Los Angeles… Le mouvement Black Lives Matter pourrait être le sujet d’un chapitre supplémentaire du livre. Les tensions entre les membres de la famille, l’injustice, la violence qui secouent les personnages : tout dans cet opéra nous touche.

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Métissage musical et narratif

La musique de Kris Defoort est également simple et familière. Familière car le compositeur belge glisse quelques lignes d’airs classiques (Purcell, Bach, Schubert) ou jazz (Coltrane, Monk) bien connus pour signifier l’air du temps. Familier car le travail des voix ne cherche pas la performance ni à réinventer le genre opéra. Il sert le texte humblement, accompagne le rythme de l’histoire sans effet inutile. Un solo de cuivre perce un lit de notes plus contemporaines : un métissage aussi musical que narratif.

Le casting est peut-être le grand défi de cette production. Les trois enfants de l’Afro-américaine Delia et du juif-allemand David Torms ont une couleur de peau plus ou moins sombre et de là découlent le regard et le jugement que la société porte sur eux. On connait suffisamment La Traviata pour que le rôle de Violetta soit incarné par une soprano noire sans que cela pose question.

Dans The Time of Our Singing, le sujet de la couleur de peau est si central qu’on s’attend à ce que chaque chanteurs ait exactement les traits décrits par le roman initial. Las ! Il faut avant-tout trouver les voix qui répondent à la partition.

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L’adéquation est parfaitement réussie pour le fils Joey (Peter Brathwaite, particulièrement touchant) ou encore Delia (la soprano Claron McFadden) mais on butte un peu sur l’incarnation du personnage de Jonah. Le plus clair de peau des trois enfants passe pour un blanc et cette confusion explique sa place si particulière dans la famille.

Le personnage a, en outre, une voix exceptionnelle presque étrange aux oreilles de son époque, sentiment que le ténor sud-africain Levy Sekgapane et/ou peut-être la partition de Kris Defoort n’arrivent pas à rendre.

Les tensions entre les membres de la famille, l’injustice, la violence qui secouent les personnages : tout dans cet opéra nous touche.

The Time of Our Singing, La Monnaie de Bruxelles, jusqu’au 26 septembre. (2h30)