© Vincent Pontet

La nuit sans fin de Pelléas et Mélisande au Théâtre des Champs-Élysées

COMPTE-RENDU – Plus de cent ans après sa création, le pouvoir d’évocation et la magie de Pelléas et Mélisande continuent d’opérer. Cet unique opéra achevé par Debussy fascine toujours autant par le halo de mystère et d’étrangeté qui l’entoure. Si la mise en scène prosaïque et sombre d’Eric Ruf est peu évocatrice de l’univers symboliste de l’opéra, la magie opère par la grâce de ses interprètes sur scène et dans la fosse du Théâtre des Champs-Élysées. 

Noir, c’est noir

Dès l’ouverture, la mise en scène d’Eric Ruf plonge les spectatrices et spectateurs de Pelléas et Mélisande dans une nuit sans fin. Les décors sont volontairement inspirés d’une base sous-marine en béton et de l’intérieur d’un silo, au milieu duquel se trouve une mare, censée représenter à la fois les fontaines, sources, grottes marines et autres rivages du livret. Les seules notes de couleurs qui se détachent des décors et des costumes ténébreux de cette production sont le blanc virginal de la robe de Mélisande, sa chevelure flamboyante et l’or de sa chambre.

lire également : « Le portrait le plus célèbre de Debussy est à vendre »

Cette mise en scène à mi-chemin entre un tableau de Soulages et de Klimt donne un peu le sentiment d’avoir été conçue sans vraiment se soucier de la musique, ni de l’esthétique de l’œuvre. Ruf dans sa note d’intention déclare que “rien en dehors de l’histoire, de la stylistique, ne doit être ici ‘symbolique’. Le paradoxe doit exister en des matières rudes, rêches, mouillées, très concrètes.”

A trop vouloir prendre au mot le livret de l’opéra, le metteur en scène semble oublier le délicat équilibre entre le chant et l’orchestre voulu par Debussy : “La musique y commence là où la parole est impuissante à exprimer; la musique est écrite pour l’inexprimable; je voudrais qu’elle eût l’air de sortir de l’ombre et que, par instant, elle y rentrât ; que toujours elle fût discrète personne.” Or, ici cet inexprimable est étouffé sous une mise en scène pesante, prosaïque et fort peu onirique. 

Rarement on aura entendu un orchestre aussi flamboyant, coloré et vibrant dans l’opéra de Debussy.

Un scintillement orchestral et vocal

Heureusement il y a les interprètes pour nous éblouir. François-Xavier Roth et son orchestre Les Siècles accompagnent avec un grand luxe de textures et de couleurs fauves une distribution brillante. Sous une baguette acérée et enflammée, les musiciennes et musiciens déploient toute une riche palette de timbres et une expressivité dramatique bouleversante. Rarement on aura entendu un orchestre aussi flamboyant, coloré et vibrant dans l’opéra de Debussy.

On regrette vivement que la maladie nous ait privés de la performance vocale de Patricia Petibon. Aphone, cette dernière joue sur scène le rôle de Mélisande, avec la grâce sylphide qu’on lui connaît. Placée sur le côté gauche de la scène, Vanina Santoni chante vaillamment avec une voix ample et un timbre chaleureux.

LIRE également : « A l’Opéra Bastille renaît Œdipe« 

Autour d’elles, Simon Keenlyside campe un Golaud d’une grande complexité, capable d’une grande délicatesse et d’une grande violence. Sa diction impeccable, son interprétation tourmentée et la beauté de son timbre grave et mordoré font merveille dans le rôle de Golaud.

Stanislas de Barbeyrac est quant à lui un magnifique Pelléas. Son timbre désormais plus chaud et sombre qu’à ses débuts et la puissance de sa voix donnent une grande profondeur dramatique au personnage, tout en lui gardant sa jeunesse et une forme d’innocence.

Jean Teitgen, avec sa superbe voix sombre et éclatante de basse, incarne avec beaucoup de noblesse et de tendresse un Arkel d’une infinie humanité. Lucile Richardot impressionne et émeut tout à la fois en Geneviève, et on se dit que cette immense mezzo à la voix éclatante et généreuse mériterait d’être plus souvent en haut de l’affiche. Enfin Chloé Briot est un Yniold touchant et fragile, à la voix claire et juvénile.

Pelléas et Mélisande, Claude Debussy. François-Xavier Roth (direction), Eric Ruf (mise en scène). Théâtre des Champs-Élysées jusqu’au 15 octobre.