Avec Arvo Pärt, Renaud Capuçon fait l’expérience du silence

DISQUE – L’omniprésent et prolifique Renaud Capuçon a sorti en septembre Tabula Rasa, son quatrième enregistrement de l’année. Pour la première fois, le violoniste star enfile la casquette de chef d’orchestre. Des débuts forcément très attendus.

Mstislav Rostropovitch, Daniel Barenboïm, Itzhak Perlman, Nathalie Stutzman, Sacha Goetzl, Emmanuel Krivine… Ces grands solistes à la carrière auréolée de gloire ont un point commun : ils ont tous un jour (par choix ou par accident) pris la baguette pour passer de l’autre côté du miroir, et diriger à leur tour un orchestre. C’est un choix périlleux, car là où le grand public ne voit que sensibilité, puissance d’interprétation et brio (des qualités incontestables chez tout musicien de cette envergure), le métier de chef exige un savoir-faire technique précis et une connaissance fine de tous les paramètres de la musique. Une cuisine qui se joue dans le secret de la répétition et des longs moments, parfois fastidieux, qui précèdent le lever de rideau.

Caprice de star ?

Il le dit clairement, Renaud Capuçon ne veut pas être un feu de paille : “J’ai attendu vingt-cinq ans avant de monter sur un podium”, clamait-il au micro de France Musique. Il ne s’agit donc pas d’une lubie passagère ou du dernier caprice d’une star qui s’ennuie. Après tout, ça pourrait se comprendre : de mémoire, rarement nous n’avons vu musicien aussi présent sur les scènes, aussi mis en avant comme tête de gondole du paysage musical français.

Invité dans des émissions généralistes, chroniqueur sur la radio RTL, parrain de nombreux festivals (quand il ne les fonde pas lui-même), Renaud Capuçon est partout. Si les Jeux olympiques de cette année s’étaient tenus en France, il aurait sans doute joué La Marseillaise avec Thomas Pesquet en duplex depuis l’ISS !

Mais faisons fi du tapage, et restons concrets. Quand Renaud Capuçon prend la baguette, il ne le fait pas pour briller le temps d’un enregistrement et d’une tournée de promotion. Il n’est pas “chef invité” comme on dit dans le métier, il a carrément pris la direction musicale d’un grand orchestre européen : l’Orchestre de chambre de Lausanne. Un engagement sur le long terme. Nous aurons donc largement le temps de juger de la qualité de son travail dans un domaine qui requiert patience et savoir-faire pour exceller. Intéressons-nous pour l’heure au premier né de cette nouvelle collaboration.

Arvo Pärt: Tabula Rasa | Warner Classics
En profondeur

Intelligemment, le nouveau venu ne fait pas d’entrée fracassante avec un Mozart ou un Beethoven, des compositeurs qui auraient immédiatement induit des comparaisons à la loupe avec les mille autres versions qui en existent. Au contraire, il démarre avec un compositeur fascinant certes, mais moins exposé ; magnifique, mais plus “simple” d’exécution : l’Estonien Arvo Pärt, et sa musique hypnotique.

Dans le traditionnel “entretien” qui ouvre le livret de Tabula Rasa, on entrevoit un Renaud Capuçon profond, métaphysique. Les mots choisis révèlent une épaisseur que son omniprésence médiatique aveuglante nous avait cachée. C’est précisément ce qui ne se dit pas devant les caméras que l’on recherche. En cela, le choix d’Arvo Pärt est un joli contrepied.

L’expérience Arvo Pärt

Tabula Rasa est un hommage au vide. Ou plus exactement à sa réalisation musicale : le silence. Arvo Pärt est un musicien du silence, et quiconque a déjà assisté à une des ses œuvres se souvient du profond trouble qui l’a envahit dans les secondes qui suivent l’extinction du son. Dans l’exécution d’un Pärt, chaque musicien qui entre dans la masse orchestrale est un briseur de silence qui occupe infatigablement l’espace dans de longues plages savamment minutées dont l’ordonnancement devient une obsession à mesure que le chaos prend forme.

La musique de Pärt est une expérience que tout mélomane digne de ce nom se doit de vivre un jour. Rien que pour cela, il faut saluer la lumière mise sur ce compositeur par Renaud Capuçon, élargissant le champ d’une musique qui passe trop souvent inaperçue.

Arvo Pärt par Mikko Franck, Sarah Nemtanu, Vanessa Wagner, Karol  Mossakowdki… - Classique / Opéra Paris Maison de la Radio
Chhhhhut, écoutez. C’est Arvo Pärt qui vous parle…
C’est pour qui ?

Vous l’aurez compris, cette année si vous tenez absolument à mettre un Renaud Capuçon dans les chaussons de votre cousin à Noël, de grâce choisissez Tabula Rasa plutôt que Un Violon à Paris. Pour une fois, préférez l’art à la manière, et épargnez-nous une énième version du Clair de Lune de Debussy. Ou à la limite, gardez-la pour l’année prochaine…

Pourquoi on aime ?
  • Parce que c’est toujours intéressant de voir un musicien dépasser son instrument pour varier les couleurs de sa palette. Même s’il est bien trop tôt pour juger de la réussite de l’opération.
  • Parce que l’Orchestre de chambre de Lausanne est un grand ensemble qui mérite qu’on s’y arrête.
  • Parce qu’Arvo Pärt, simplement…