Philippe Hersant
© Cathy Bistour

La playlist classique de Philippe Hersant, compositeur

PLAYLIST – La playlist du compositeur Philippe Hersant est étonnante de franchise, de tendresse et d’émotions. Son dernier opéra, Les Éclairs, est à voir à l’Opéra Comique du 2 au 8 novembre.

Il est l’un des compositeurs français les plus joués dans le monde. Philippe Hersant, né en 1948, a tracé une route singulière entre modernité et hommage à la musique ancienne. Les Éclairs, son troisième et dernier opéra en date, est présenté à l’Opéra Comique du 2 au 8 novembre. Sur un livret de Jean Echenoz et sous la direction de Ariane Matiakh, il raconte le destin hors du commun de Nikola Tesla, inventeur spécialiste de l’électricité qui révolutionna notre monde.

Hasard, ou peut-être pas, la salle Favart fut le premier théâtre d’Europe à fonctionner intégralement à l’électricité !

Mais laissons-lui la parole…

Une playlist à retrouver sur notre chaîne YouTube et sur Spotify.
Johann Sebastian BACH – Passion selon saint Matthieu, chœur d’ouverture

« Je suis tombé sur cette version de la Netherlands Bach Society par hasard il y a quelques jours. J’adore la sobriété de ce chœur et j’aurais pu également choisir l’ouverture de la Passion selon saint Jean. J’avais l’embarras du choix. Bach : j’y reviens toujours et il est éternellement dans ma tête. C’est un cliché du compositeur mais tant pis. Que l’on joue Bach sur des instruments d’époque ou avec un marimba, dans une église ou sur un mauvais piano, il y a quelque chose d’indestructible. Bach résiste à tout ! C’est extraordinaire. Ce n’est pas le cas de tous : Debussy mal joué perd toute sa magie. Bach, pas complétement.

RAMEAU – Tic-toc-choc, extrait

Je fais surtout ce choix pour l’interprète Grigory Sokolov. Une perfection d’interprétation, par ailleurs très bien filmée, car on voit ses doigts par-dessous. Le dosage de chaque note est incroyable. D’autant qu’il joue au piano un morceau écrit pour clavecin. Je ne suis pas un inconditionnel de Sokolov dans tous les répertoires. Je ne l’ai jamais d’ailleurs jamais entendu en concert mais j’admire sa cohérence et sa justesse dans Rameau. La pièce La Poule est aussi formidable.

William WILLAERT – Vecchie letrose

Je voulais absolument mettre Jordi Savall pour qui j’ai une énorme admiration, en tant que gambiste et aussi défricheur de répertoire : des Balkans, d’Irlande, de Venise. Voilà un morceau que j’ai entendu il n’y a pas très longtemps. Savall le joue souvent et toute sortes de versions différentes. Celle-ci est pour moi la plus enthousiasmante de toutes.

Dans ma jeunesse, je suis venu au baroque par la viole de gambe et cela m’a ouvert un monde sonore fragile, raffiné, fruité. Ce répertoire a beaucoup inspiré ma musique.

J’aime aussi la façon « baroque », plus libre, d’aborder la partition. Elle est plus proche du jazz aujourd’hui que de l’orchestre romantique ou toutes les indications du compositeur sont notées. Dans Les Eclairs j’ai laissé une part d’impro au percussionniste et ce qu’il fait est bien plus intéressant que ce que j’aurais pu écrire.

Gustav MAHLER – Urlicht, extrait de la 2ème symphonie

La découverte de Mahler quand j’avais 20 ans fut un choc. Il était peu joué à l’époque, vers la fin des années 1960. Je n’ai écouté que du Mahler pendant un an ! Ici, Jessye Normal est au sommet. Une vraie leçon de chant.

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Leonard COHEN – Hey, That’s No Way to Say Goodbye

Leonard Cohen me manque. Il a accompagné ma jeunesse dans sa partie la moins heureuse. Ses premières chansons sont franchement dépressives. Son premier disque est celui que j’ai écouté le plus dans ma vie. J’avais 20 ans, j’étais en classe de composition et à la Casa de Velázquez (école supérieur française implantée à Madrid), ce qui était déjà un beau succès. Mais j’avais des doutes quant à la composition. Je me forçais à écrire une musique correspondant l’esthétique de l’époque, à ce que je pensais qu’on attendait de moi.

Ce n’était pas une musique sincère. Elle était fabriquée pour essayer de plaire aux autres et je ne me reconnaissais pas. Je n’ai rien écrit à cause de cela à cette époque. Aujourd’hui encore, l’esthétique de la musique contemporaine des années 70 est encore très présente.

C’est étrange d’aller au concert et d’entendre un morceau de cette époque et un autre composé dans les cinq dernières années et de ne pas pouvoir dire quel morceau est le plus récent. Cela n’est jamais arrivé dans l’histoire de la musique. Entre La Flûte enchantée de Mozart et la Symphonie fantastique de Berlioz, il y a quarante ans et un monde ! Avec l’esthétique dite « contemporaine » on fait du surplace.

Je me forçais à écrire une musique correspondant l’esthétique de l’époque, à ce que je pensais qu’on attendait de moi.

Nino ROTA – Scène finale de Huit et demi de Federico Fellini

Voilà le film de ma vie. Je l’ai vu à 15 ans en Italie, non sous-titré. Je n’ai rien compris mais je suis resté dans mon siège pour la séance suivante. J’étais sidéré par les images et je me demande encore comment Fellini a fait pour obtenir une telle justesse. La façon dont il traite le temps m’a sidéré, le fait de basculer du passé au présent sans crier gare et d’opérer un télescopage entre le passé, le présent et ce qui pourrait arriver.

Cette question est très forte et résonne en moi et dans ma musique. Rome où je suis né en est l’incarnation : dans une rue un embouteillage monstre et dans l’autre à côté une ruine de 2000 ans. Je cherche la même chose avec ma musique. Rota signe la musique idéale pour Fellini. Elle s’est ajoutée à mes souvenirs de mes première années de ma vie à Rome – la vue d’un pin Parasol me serre encore la gorge. La musique de Rota me fait un effet d’une nostalgie pas triste.

Philippe HERSANT – Tristia

Je déteste faire cela : mettre ma musique. Si je choisis cet extrait, ce n’est pas que pour moi mais pour évoquer une expérience formidable que j’ai vécue en 2011 : écrire sur les textes des prisonniers de Clairvaux. C’est un de mes morceaux préféré. Cette version est aussi une des plus grandes rencontres de ma vie, avec le chef d’orchestre Teodor Currentzis. En 2014, il m’a envoyé un message après l’écoute du disque sur l’expérience de Clairvaux, interprété par Mathieu Romano et le chœur Aedes. Il voulait prolonger avec une autre œuvre de une heure et demie sur des textes de prisonniers français et russes.

Teodor Currentzis est simplement… génial. On peut contester ce qu’il fait mais pas son énergie, sa spiritualité. Dans ses excès il y toujours quelque chose de personnel, une intelligence musicale hors du commun. Il comprend tout, tout de suite. MusicAeterna est un chœur comme je n’en ai jamais entendu ailleurs.

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