350 voix pour Sapphô Odisse-CC-81e-23-re-CC-81duit Full view

350 voix pour Sapphô

COMPTE-RENDU – Après Marseille, les oeuvres de Zad Moultaka et Jesper Nordin autour de la poétesse grecque ont été données lors d’un concert exceptionnel à l’auditorium de Bordeaux regroupant neuf chœurs amateurs et trois ensembles de musique contemporaine.

Sous le nom d’« Odyssée dans l’espace », donné fin juin à l’auditorium de Bordeaux, réunissait trois ensembles professionnels de musique contemporaine : les Bordelais Proxima Centauri, les Marseillais Musicatreize et les Parisiens L’Itinéraire.

Autour d’eux, 350 choristes, recrutés parmi neuf chœurs amateurs de la région : l’ensemble vocal d’Aquitaine d’Eliane Lavail, le Groupe vocal Arpège de Jacques Charpentier, les ensembles Stella Montis et Arianna de Frédéric Serrano, le chœur « Odyssée » de Marie-Anne Mazeau, le chœur de l’école de musique de Talence et le chœur de femmes Eurydice dirigés par Damien Sardet, le chœur de l’école de musique de Gujan-Mestras de Sylvie Golias et le Groupe vocal Arcana sous la direction de Philippe Douenne. A cela on peut ajouter l’orchestre Molto Assai, dirigé par Bernard Poulet. Les choristes étaient placés derrière la scène mais aussi sur tout le premier balcon permettant aux deux compositeurs du programme de jouer sur la spatialisation sonore. Tous se sont surpassés lors de cette soirée, sans doute galvanisés par l’acoustique du nouvel auditorium bordelais. Leur belle cohérence qui est avant tout, le propos de ce projet.

Depuis 2010, les trois ensembles Proxima Centauri, Musicatreize et L’Itinéraire réunissent les forces vivent locales, à Bordeaux ou à Marseille, pour créer des œuvres de différents compositeurs. Après François Rossé en 2010, « Bacchanales » d’Alexandros Markéas avait été donné avec succès au Rocher de Palmer en 2011. Cette année, deux créateurs sont à l’honneur : Zad Moultaka, d’origine libanaise et le Suédois Jesper Nordin. Leurs deux pièces ont été données pour la première fois en septembre dernier à Marseille. Un même thème les réunit : Sapphô de Mytilène.

Cette aristocrate, poétesse, musicienne de la Grèce antique (-630 avant J.C.) a vanté l’érotisme des jeunes filles qu’elle aimait. Saluée à son époque, l’œuvre de cette femme libre, trop gênante sans doute, fut moquée par les auteurs des siècles suivants. Jasper Nordin est allé trouver des correspondances historiques avec le personnage de Sappho, surnommée « la dixième muse » par Platon : une suffragette du XIXe siècle, Hildegarde von Bingen, religieuse et compositrice de XIIe siècle, l’écrivaine suédoise Märta Tikkanen ou encore les Pussy Riot, groupe de chanteuses russes. Ces femmes sont, comme Sappho, provocantes, à contre-courant, magnifiquement inspirées.

Dans la partition de Jasper Nordin, «Sapphô’s Legacy», la musique de l’une vient révéler les écrits ou poèmes de l’autre. Elle commence par une voix douce de femme, soutenue par quelques notes au xylophone qui s’évanouissent peu à peu, comme une parole qui n’arrive pas à être entendue. Serait-elle « emportée par le vent », comme le chantait Noir Désir ? Sans doute car les chants des choristes placés en demi cercle sur tout le premier balcon de l’auditorium imitent une bourrasque traversant les lieux. L’oeuvre laisse une impression très agréable d’enveloppement et de rythmes apportés par des accords marqués par les deux pianos, accords amplifiés et déformés par ordinateur. Les pianistes armées de marteaux de percussion dessinent des glissandi sur les cordes de l’instrument pour un effet très inquiétant. Seul regret : une partie centrale dans laquelle un chant d’hommes (antinomique par rapport au sujet ?) aux voix trainantes et dysharmoniques, tel un groupe de zombies, fait retomber l’intensité  et le charme de la pièce.

Des vers passionnés de Sappho, il ne reste que des fragments. Ce sont ces mots isolés, ces phrases solitaires qui ont traversé les siècles que Zad Moultaka, né en 1967, met en avant dans « Leipsano » (« les restes » en grec ancien). La musique de Zad Moultaka est une rencontre entre l’écriture contemporaine occidentale et la musique arabe. Il met en sons la violence du monde, (la guerre au Liban) ou encore la spiritualité. Né dans une famille chrétienne, Zad Moultaka se dit « nourri par le sacré plus que par les religions ». Sa « Passion selon Marie » crée en 2011 (à l’écoute sur youtube) reste un souvenir bouleversant pour les spectateurs.

Sa partition venant en deuxième partie pouvait paraitre moins spectaculaire que celle de Nordin. Pourtant elle est diablement plus bouleversante ! Elle semble pénétrer votre corps profondément. Si le propos est le fragment, Zad Moultaka compose un savant tuillage tout en continuité. Nordin jouait de la spatialisation en dessinant un demi cercle sonore, comme la hola des stades de foot. Moultaka va beaucoup plus loin : entrée des choeurs petit à petit, trompettes placées aux quatre coins de l’auditorium, trois chanteuses solistes également dispersées mais chantant à l’unisson… tout ceci construit une circulation étonnante qui semble se rapprocher de l’auditeur pour le pénétrer. Dans cet amphithéâtre, cet agora sonore, la grosse caisse, puis le piano en écho, lancent des coups de semonce aux auditeurs. Magnifique !     

Compte-rendu du concert du mercredi 25 juin, 20 h 30, à l’auditorium de Bordeaux. 
Une partie de cet article est paru le même jour dans Sud Ouest.
Photo du concert © Fréderic Desmesure.

1 Comments

Leave a comment