PLAYLIST – Après la violoniste Geneviève Laurenceau, c’est au tour du conseiller artistique David Sanson de nous livrer sa playlist classique. Originale et imaginative, elle ouvre grand nos oreilles ! Une playlist à retrouver également sur nos chaînes sur YouTube et Spotify.

David Sanson est conseiller artistique, auteur/traducteur et musicien. Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2013-2014. Ce grand mélomane et amateur d’arts en général conseille des festivals, des DRAC et des institutions dans leurs choix musicaux. Il travaille actuellement au CAPC, Musée d’art contemporain de Bordeaux. Il a écrit ou cosigné plusieurs ouvrages sur la musique, dont un essai biographique consacré à Maurice Ravel (Actes Sud – Classica). Laissons-lui la parole …

Des voyages immobiles

« Franchir les frontières, découvrir de nouveaux paysages, voilà qui paraît singulièrement utopique en ces heures confinées. Heureusement, il y a la musique. Cette sélection aurait pu se limiter aux seuls 20e et 21e siècles, qui ont vu éclore tant de compositeurs sur tant de continents, et tant de continents influencer tant de compositeurs. Prenant le parti de l’éclectisme, elle invite à un voyage avant tout intérieur, comme la musique sait si bien nous en réserver.

Christoph Willibald GLUCK
Mettons pour commencer – en douceur, et en chœur – le cap vers la Crimée, avec l’air Contemplez ces tristes apprêts, extrait d’Iphigénie en Tauride de Gluck. C’est en effet l’actuelle Crimée que recouvre cette antique province de Tauride, où Oreste s’en va chercher sa sœur Iphigénie, avec l’aide de son ami Pylade. De la pièce d’Euripide, Gluck a tiré en 1779 une tragédie lyrique qui séduisit ses contemporains, à commencer par la reine Marie-Antoinette. Un ouvrage que j’ai fait découvrir à ma fille, férue de mythologique grecque autant que d’opéra. Concluant l’Acte II, le chœur reprend, dans une version douloureuse et grave, un air d’un précédent opéra de Gluck, Iphigénie en Aulide. Pour ma part, sa mélodie me donne toujours envie de fredonner celle de l’Exsultate, jubilate de Mozart …

Les Musiciens du Louvre, Marc Minkowski

Alexandre BORODINE
Toute la beauté de la musique russe semble miraculeusement condensée dans les huit minutes du poème symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale, que j’ai personnellement découvert, enfant, via un enregistrement du Général Dourakine de la Comtesse de Ségur. Les mélodies semblent dérouler des horizons infinis – par exemple ce premier thème, au hautbois, qui résonne comme un écho au « vieux château » des Tableaux d’une exposition de Moussorgski. A la fois flamboyante et pathétique, cette musique en Technicolor nous transporte mieux que le Transsibérien.

Dresden Staatskapelle, Kurt Sanderling (direction)

Georges GURDJIEFF | Thomas de HARTMANN
Ces mêmes steppes de l’Asie centrale, le « gourou » Georges Gurdjieff les a inlassablement parcourues. Il en a mémorisé les innombrables mélodies vernaculaires, qu’il a, à son retour en France, transcrites pour piano avec la complicité de son compatriote Thomas de Hartmann. Il utilisait ce Voyage vers des lieux inaccessibles pour les séances de danse et de méditation. Le pianiste et compositeur Alain Kremski, merveilleux musicien disparu l’année dernière, reste l’inoubliable passeur de cette musique qui abolit l’espace, mais aussi le temps : on pense à Couperin autant qu’à Borodine à l’écoute de ces miniatures pour piano à l’infinie quiétude. Elles totalisent aujourd’hui plus de 200 000 vues sur YouTube : Alain Kremski n’aura pas œuvré en vain.

Alain Kremski (piano)

Antonio VALENTE
Au confluent des traditions savante et populaire, de l’Orient et de l’Occident, Jordi Savall et ses musiciens de tous horizons poursuivent inlassablement leur œuvre d’humanistes. Ici aux côtés notamment de sa fille Arianna et de l’étonnant Rolf Lislevand à la guitare, Savall brouille, avec Gallarda napoletana, une fois de plus nos repères : est-on à Naples, ou ne serait-ce pas plutôt La Havane ?

Jordi Savall (viole de gambe), Rolf Lislevand (guitare baroque), Arianna Savall (harpe), Pedro Estevan (tambourin), Adela González-Campa (tambour)

Heitor VILLA-LOBOS
Je n’oublierai jamais le soir des années 1990 où, grâce à France Musique, j’ai découvert ce disque du ténor Marcel Quillevéré et du pianiste Noël Lee publié par le label Opus 111. Et à travers lui, l’univers merveilleux des « chansons » du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos. De cet enchaînement de climats se dégage une mélancolie euphorisante qui, dans mon imaginaire, sied bien à l’Amérique du Sud. Et le Portugais se révèle une nouvelle fois comme une langue suprêmement musicale, notamment dans cette mélodie, Teiru.

Marcel Quillevéré (ténor), Noêl Lee (piano)

Juan de ARAUJO
Bien avant que les indépendances successives ne favorisent l’éclosion de vraies « écoles » nationales, la musique des pays dits « du Sud » fut avant tout celle de leurs colonisateurs ; l’Amérique du Sud peut ainsi s’enorgueillir d’une riche tradition baroque, dont l’Espagnol Juan de Araujo fut l’un des représentants. Arrivé très jeune au Pérou, il ne devait plus quitter le continent américain, devenant à 24 ans maître de chapelle de la cathédrale de Lima. Sans doute ce villancico ¡Vaya de gira ! – un chant traditionnellement entonné pendant les fêtes de Noël – à huit voix a-t-il résonné sous les voûtes de celle-ci, il y a 300 ans de cela …

Ensemble Elyma – La Maîtrise Boréale (Bernard Dewagtère, direction)

Charles IVES
Et si on remontait vers New York, avec Central Park in the Dark de Charles Ives ? A l’instar de celle de Borodine évoquée plus haut, cette partition, œuvre de l’un des pères de la musique américaine, excelle en même pas dix minutes à faire surgir un monde. Mais avec une manière évidemment différente. Initialement intitulée « Contemplation non sérieuse ou Central Park par un bon vieil été dans l’obscurité », cette pièce composée en 1906, pour être contemplative, n’en est pas moins d’une affolante modernité, avec ces cordes en suspension qui annoncent certain concerto pour piano de Bartók… et tout à coup, ces échos de jazz et de fanfare, lorsque le promeneur nocturne égaré dans les allées perçoit les lueurs de quelque guinguette… What a trip !

New York Philharmonic, Leonard Berstein (direction)

Maurice RAVEL
Le jazz nous ramène à l’Afrique. En l’occurrence à cette île, Madagascar, qui est le cadre des Chansons madécasses, merveilleux cycle de trois mélodies composé par Maurice Ravel en 1925-26, sur des poèmes de Évariste de Parny. Si, dans les autres pièces, son anti-colonialisme affleure, Nahandove est avant tout marqué par une sensualité et un érotisme à peine voilés. La voix souple et séraphique de Jessye Norman fait ici merveille… On aurait pu compléter l’écoute de ce cycle par celle – entre autres – des Trois poèmes hindous de Maurice Delage.

Jessye Norman (soprano), Alain Marion (flûte), Philippe Muller (violoncelle) Pierre-Laurent Aimard (piano )

Kevin VOLANS
Le Sud-Africain Kevin Volans n’a eu de cesse, depuis le début des années 1970, de rapprocher les traditions musicales d’Europe et d’Afrique – ce continent dont les musiques ont tant influencé les compositeurs minimalistes américains. White Man Sleeps multiplie ainsi les allusions aux folklores du Lesotho, du Venda ou du peuple San (les Bushmen). À l’origine écrite pour deux clavecins (accordés au diapason africain), viole de gambe et percussion, cette partition tout en rythmes impairs est surtout connue dans sa version pour quatuor à cordes transcrite en 1987 pour le Kronos Quartet.

Kronos Quartet

Jean CRAS
Pour finir, larguons les amarres en compagnie de ce qui fait partie des (nombreux) trésors de cette « belle époque de la musique française » que représenta le début du 20e siècle, avec Quart de minuit à quatre, de Jean Cras. Auteur notamment de pièces pour piano de toute beauté et brestois d’origine, Jean Cras a pour particularité d’avoir été également un brillant officier de marine, inventeur d’une règle toujours en usage dans la navigation aérienne ou maritime. Ainsi, sa suite symphonique Journal de bord, créée en 1928, a-t-elle été écrite en mer, à bord du puissant cuirassé La Provence, qu’il commandait alors. Sous-titrée : Très beau temps, mer très belle, rien de particulier, clair de lune, cette page, nullement guerrière, me permet de vous quitter en nous souhaitant des lendemains sereins ».

Orchestre Philharmonique du Luxembourg, Jean-François Antonioli (direction)   
Henri Demarquette (violoncelle), Alain Jacquon (piano)  

Liste détaillées des œuvres :

  • Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Iphigénie en Tauride – Acte II : Contemplez ces tristes apprêts …
  • Alexandre Borodine (1833-1887) : Dans les steppes de l’Asie centrale
  • Georges Gurdjieff (1866?-1949) / Thomas de Hartmann (1885-1956) : Voyage vers des lieux inaccessibles
  • Antonio Valente (v. 1520-v. 1580) : Gallarda napoletana
  • Heitor Villa-Lobos (1887-1959) : Canções Indígenas, W223 – n° 2 : Teiru
  • Juan de Araujo (1646-1712) : ¡Vaya de gira !
  • Charles Ives (1874-1954) : Central Park In The Dark
  • Maurice Ravel (1875-1937) : Nahandove
  • Kevin Volans (1949-) : White Man Sleeps – I
  • Jean Cras (1879-1932) : Journal de bord pour orchestre Quart de minuit à quatre

Retrouvez cette playlist de David Sanson sur notre chaîne YouTube et sur Spotify