PLAYLIST – Personnalité riche, entrepreneur pragmatique, musicien d’exception : Mathieu Herzog a pris une belle place dans le paysage du classique made in France. Sa playlist est un hymne à l’opéra, Ravel et aux chefs d’orchestre !

« J’ai grandi en écoutant du RnB (Rhythm & Blues) », nous confiait jadis Mathieu Herzog. Altiste fondateur du Quatuor Ebène, il avait engagé ce très classique quatuor à cordes sur la voix du crossover chic ; souvenez-vous de leur magnifique album Brazil ! Depuis, Mathieu Herzog a quitté les Ebène pour devenir chef d’orchestre et fonder l’Orchestre Appassionato (lire ici). On y retrouve de jeunes musiciens qu’il a formés à l’art de jouer ensemble (comme les membres du quatuor Yako). Mathieu Herzog vient également de signer des arrangements pour le nouveau disque de la violoncelliste Camille Thomas.

Comme un pied de nez à ce parcours éclectique, sa playlist est… 100% classique ! Tant mieux car il nous ouvre son livre de souvenirs. Ou comment Mathieu Herzog est tombé amoureux du classique. Laissons-lui la parole …

Gabriel Fauré, Les Berceaux
« Honnêtement quand ça va mal, j’écoute Les berceaux et ça va mieux ! Pourtant, ça n’est pas le morceau le plus funky du monde ! J’éprouve la même chose avec Mahler. Pour certains mélomanes, Mahler veut dire « Mort à Venise », pour moi c’est « Gustav, qu’est-ce que je t’aime ! » J’aime la mélodie des Berceaux, une mélodie à la fois complexe et classique, que Yves Montand a reprise et qui fonctionne comme un standard. Elle est l’une des rares mélodies de Fauré que je réécoute régulièrement…. d’autant plus avec Véronique Gens, une interprète merveilleuse de ce répertoire.

Maurice Ravel : 2eme suite de Daphnis et Chloé
Voila l’une des œuvres, avec La mer de Debussy, les mieux orchestrées de tous les temps. Ravel a touché au summum. Pour moi, c’est une émotion d’adolescent. J’ai 16 ans et je me retrouve à la jouer en orchestre, à l’alto. On déchiffre : je ne connais pas l’œuvre. Au début, au moment de la grande envolée de cordes qui introduit le thème, je fonds en larmes : je ne peux plus jouer. Submergé de bonheur ! Je suis devenu musicien professionnel à ce moment-là. J’avais des facilité mais je ne pensais pas devenir musicien. Avec Daphnis et Chloé, je me suis dis : « Si c’est cela ce métier alors oui, cela vaut le coup ! » Et puis Rattle ! (Sir) Simon Rattle est le meilleur deuxième chef vivant, avec Semyon Bichkov, mon mentor. D’ailleurs, Simon est son meilleur pote !

Richard Strauss, La Symphonie alpestre
J’ai mis la Alpensymphonie deux fois. D’abord, les trois minutes disponibles sur YouTube de l’enregistrement qu’on peut trouver sur la scène digitale des Berliner Symphoniker (le voir ici). Ce concert : il n’y a pas d’équivalent de l’osmose entre un chef et un orchestre : orgasmique. L’orchestre philharmonique de Berlin n’est pas le meilleur dans tout, mais là c’est somptueux : la musique allemande est leur culture, c’est imbattable ! Mes amis dans l’orchestre s’en souviennent encore. Puis, pour une autre vision, entière de l’œuvre, je propose Bernard Haitink.

Lire également : Une œuvre/Un artiste : la Symphonie 40 de Mozart et Mathieu Herzog

Bizet, Carmen
Eh bien, oui Carmen : tout simplement. Je suis un amoureux d’opéra. Je pleure à l’opéra. Carmen est ma Madeleine de Proust depuis mes 8 ans. Je peux réécrire une grande partie de la partition ou presque, réciter tout le livret. Je ne l’ai jamais dirigé… mais j’en rêve. Sur une idée d’Olivier Mantei (directeur de l’Opéra Comique, ndlr), j’ai écrit un livret sur « Comment Carmen a tué Bizet » : l’histoire passionnante de la création de l’œuvre ! On y retrouve les élèves de Bizet comme Halévy et Gounod, et l’ambiance de l’époque à l’Opéra comique. Je n’ai pas trouvé le compositeur. Je le laisse dans ma bio.

J’ai pris la version de Domingo car dans ce rôle, il n’y a pas eu mieux que lui. Ce qui s’est passé pour lui dernièrement je ne le prends pas en compte. A l’époque de cette vidéo, il est en pleine forme. Dans l’idéal, j’aurais voulu la version avec Claudio Abbado et Ileana Cotrubas en Mikaela. Quel duo extraordinaire.

Gustav Mahler, Symphonie n°2
L’histoire de la 2e est peu connue. Gustav a écrit le premier mouvement et le fait entendre à Hans von Bülow, un chef viennois très estimé à l’époque, un ami… qui juge la musique médiocre. Mahler arrête de composer. Bülow meurt peu après. À l’enterrement, lui vient l’idée du choral de la fin de cette Symphonie n°2, dite Résurrection. Ça le frappe de plein fouet : il rentre et se remet à écrire ! Je l’ai dirigée à Londres avec les jeunes de la Royal Academy. Au moment où le chœur arrive, tout le monde a craqué : c’est impossible de se remettre d’un truc pareil. C’est impossible de rester impassible… et pourtant…. Il faut écouter cette symphonie jouée par différents chefs. Comparez l’énergie de Rattle et la tête de Pierre Boulez…

Richard Strauss, Le chevalier à la Rose
Dans ce choix, il y a bien un chef : Carlos Kleiber, Le plus grand chef de tous les temps. Pas de débat. Cette vidéo le montre en train de diriger, ce qui décuple la beauté du moment. Mais, avant Kleiber, il y Der Rosenkavalier et ce final qui fait partie de ces moments de génie écrits par un génie. L’opéra est un vaudeville. Plutôt qu’un final gai typique, Strauss écrit un acte de pardon sur une musique indescriptible. S’il ne devait rester que quelques morceaux après la fin du monde, celui-là doit en faire partie !

Maurice Ravel, Concerto en sol
Lors de ce même concert de mes 16 ans avec Daphnis et Chloé, il y avait aussi le Concerto en sol. Le lendemain du jour où j’ai craqué avec Daphnis, arrive la soliste. Elle demande au chef : « je ne joue pas l’intro, si ? » « Si, répond le chef car l’orchestre (de jeunes, ndlr) ne la connait peut-être pas ». Re-belotte : je ne peux pas jouer, je sanglote. Je n’en reviens pas. Cette introduction n’est pas du Ravel, c’est étrange, hors du temps, anormal. Et la reprise du cor anglais, n’en parlons pas ! La pianiste Martha Arguerich a enregistré plusieurs versions et, chose extraordinaire, ces versions sont très différentes. Dans ce concerto comme dans la musique de Schumann, Martha se réinvente elle-même… Je voulais aussi saluer un orchestre français et un chef français, Emmanuel Krivine.

Florent Schmidt, Symphonie n°2
Semyon Bichkov, mon mentor, encore et encore ! J’aime son honnêteté artistique et son sérieux dans le travail, deux qualités que peu de chefs ont. En trois ans de « vie commune » avec lui, j’ai admiré sa gestion des répétitions : il est à l’heure mais ne lâche rien. Je ne l’ai jamais vu finir une répétition avant. Dans un monde où l’on bâcle, on l’on boucle parfois 1h30 avant la fin du temps imparti pour flatter des musiciens impatients, c’est rare !
Cette symphonie de Florent Schmidt est pour moi un chef d’œuvre. Je suis un fervent défenseur des œuvres peu connues du passé, comme la musique moderne, quel que soit leur style. Je ne suis pas de ceux qui ont de la défiance pour la musique oubliée, sur le mode « si elle n’a pas traversé les siècles c’est qu’elle n’est pas bonne ». Si on avait pensé ainsi, on aurait oublié Bach, Vivaldi voire Mozart. Heureusement il y eu des Berlioz, Mendelssohn, Viardot : des artistes qui ont remis au goût du jour des auteurs.

Rachmaninov, Concerto pour piano
Cet extrait est presque un Bonus. Je l’ai choisi moins pour Rachmaninov que pour Prats. Personne ne sait qui est Jorge Luis Prats car il est un artiste anti-système, solitaire, bizarre, pas médiatique. Il faut dire qu’il ressemble au pingouin dans Batman ! Pourtant, c’est un pianiste fantastique, d’une grande maîtrise et je le sais aussi grand improvisateur. »

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