Disque : Matthias Goerne et Joyce DiDonato chamboulent les genres

DISQUE – Hasard du calendrier ou signe des temps, ce printemps sont parus deux disques qui bousculent les habitudes. Le baryton allemand Matthias Goerne et la mezzo américaine Joyce DiDonato inversent les codes de deux monuments du lied allemand : Le Voyage d’hiver de Schubert et les Wesendonck Lieder de Wagner. Un renversement du masculin et du féminin qui éclaire des œuvres familières d’une lumière nouvelle, et bienvenue.

Faut-il se rappeler les castrats interprétant des princesses sur les scènes baroques, les enfants remplaçant les voix féminines dans les chœurs d’église, les jeunes hommes chantés par des mezzo à l’opéra ? Le genre musical a-t-il jamais été autre chose qu’une convention ?

Voilà une question intéressante que la musique peut poser au monde moderne. En ce printemps, deux artistes majeurs de la scène lyrique internationale osent échanger les rôles, sans complexe. Le baryton Matthias Goerne dans les Wesendonck Lieder de Richard Wagner et Joyce DiDonato dans Le Voyage d’hiver de Schubert, deux cycles de lieder bien rangés, et bien genrés.

La convention, par force d’habitude a toujours considéré que le cycle de Wagner serait chanté par une femme et celui de Schubert par un homme. Pourtant, rien ne dit dans le texte que le “Je” de Wagner soit une femme, ni le “Je” de Schubert un homme.

Masculin – Féminin
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Le Winterreise (Voyage d’Hiver) de F. Schubert par Joyce di Donato et Yannick Néezet-Séguin

Dans Le Voyage d’hiver; on découvre une Joyce DiDonato investie comme jamais dans le genre si délicat du lied, accompagnée par Yannick Nézet-Séguin qui quitte sa ronflante casquette de directeur musical du Metropolitan Opéra de New York, pour redevenir un pianiste de l’intime au service du discret Schubert.

Le choc de la voix féminine est vite passé quand on se rend compte que la clarté des aigus est exactement ce qu’on adore dans les délicates voix des interprètes éternels de l’œuvre que sont le ténor Fritz Wunderlich et le baryton Dietrich Fischer-Dieskau. 

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Féminin – Masculin
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Im Abendrot, le dernier disque lieder de Matthias Goerne et Seong-Jin Cho

Dans les Wesendonck Lieder, Matthias Goerne est transfiguré. On savait sa voix de baryton basse puissante et riche d’harmoniques bourdonnantes. À l’inverse, le voilà léger comme une plume, offrant à la dentelle de ce cycle la délicatesse qu’il mérite, et qu’il a rarement dans les interprétations classiques avec orchestre… et soprano dramatique !

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On adorerait entendre la version originelle pour 13 instruments, mais on se contente très largement du piano de Seong-Jin Cho. Ici, le masculin apporte un éclairage différent et on a accès, grâce à une tessiture baissée de quelques crans, à une palette de couleurs nouvelle.

C’est pour qui ?

Pour cet article, la réponse est facile. C’est pour tout le monde, tant ces versions méritent d’être entendues. Alors évidemment, ça n’est pas pour les chagrins qui trouveront que les choses sont bien comme elles sont, que toutes ces histoires de genre sont une décadence qui passera rapidement de mode. Car, comme dans la vie, la vraie question qui se pose c’est : est-ce que ça marche ? Est-ce que la musique est belle ? Si la réponse est oui, alors toutes ces questions de genre, de contexte originel et de conventions doivent s’incliner.

Pourquoi on aime ?
  • Pour la démarche de ces interprètes reconnus qui osent bousculer les codes du lied, sans complexe. 
  • Pour le résultat, qui donne une vraie crédibilité et qui nous dit que ce n’est pas qu’une posture.
  • Pour la découverte du répertoire de Hans Pfitzner dans le Im Abendrot de Matthias Goerne. Si Wagner vous fait peur, Pfitzner vous enchantera !
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